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Dix minutes ou une heure ? Ou toute sa vie ? Il avait de la boue plein les dents, les oreilles décomposées par les explosions qui naissaient, l’une après l’autre, à quelques mètres devant lui, emportant à chaque impact des hurlements qui partaient se perdre dans le brouillard. Prostré au fond de la tranchée, incapable du moindre geste, Blaise gardait ses bras autour de sa tête comme le dernier moyen de protection qu’il pouvait imaginer au coeur de l’enfer, crachant à chaque déflagration une malédiction sur la tête de ceux qui l’avaient envoyé là. « La fin du monde, ça doit être un peu comme ça ». La pensée était née au fond de sa terreur il y avait une heure environ et ne l’avait pas quitté un seul instant. Une heure. Une heure qu’il était là, son fusil posé à quelques mètres de lui, la nausée au bord des lèvres. Les soldats étaient arrivés avec ce connard de capitaine, afin d’exécuter la condamnation qui avait frappé la veille le jeune lieutenant, comment il s’appelait, déjà ? Des Lourmes. C’est ça. Pauvre gosse. Ils l’avaient laissé passer la tranchée et s’enfoncer en direction des lignes ennemies sans un mot, leurs fusils braqués dans son dos. Et cette ordure d’officier qui souriait. Les meilleurs partent et on se garde les déchets, pensa Blaise dégoûté. Une nouvelle explosion le replongea dans cette transe de terreur dont il n’arrivait plus à se défaire. Ses yeux. C’était les yeux du lieutenant condamné qui l’avaient mis dans cet état. Des yeux indifférents, insensibles, presque amusés à l’idée d’aller mourir sous le feu ennemi. Il avait emprunté le fusil d’un soldat sous les regards noirs de ses gardes, et s’en était allé vers l’enfer sans même se retourner. Et quelques secondes plus tard, l’enfer avait pris. Il ne devait pas en rester grand-chose du petit lieutenant. Pas dit qu’on retrouve même quoi que ce soit à cacher sous terre. C’était d’ailleurs la première fois que Blaise ressentait une telle peur devant les explosions, elles se succédaient l’une après l’autre comme si les allemands avaient décidé une bonne fois pour toute d’écouler leurs réserves de munition. « Ils sont tous fous. Non. Nous sommes tous fous. Fous à lier. ». La pensée apparût au niveau de sa gorge alors qu’il replongeait le crâne dans la boue sous une nouvelle salve. Le lieutenant Des Lourmes était arrivé au front quelques semaines auparavant. Son nom avait commencé à voler de lèvres en lèvres, portant la rumeur d’un homme trop jeune qui n’était venu ici que pour mourir. Peu accepté par les autres officiers, il n’avait fréquenté qu’une poignée de soldats – dont Blaise - et avait partagé avec eux plus de vin que de mots. De l’avis de tous, rares étaient les moments où le lieutenant n’était pas fin saoul, un sourire un peu idiot aux lèvres, ses yeux pétillant d’une malice de gosse. Il avait le visage très fin, des yeux bleus dérangeants sous des cheveux blonds mi-longs. Assez maigre quoique plutôt de grande taille, il se tenait rarement droit et portait un uniforme plus sale et débraillé que d’ordinaire, comme un vêtement inutile et un peu encombrant. Malgré de nombreux faits d’arme, personne ne s’aventurait à parler de courage à son sujet. Arthur n’était téméraire que parce qu’il cherchait la mort, une mort qui l’emporterait vite et le délivrerait de ses tourments. En effet, une tristesse infinie l’accompagnait à chaque instant et ses rires d’ivrogne résonnaient d’une âme fêlée, impropre à la survie. Il avait conté son histoire à quelques soldats contre une gorgée de liqueur. Maria. Elle s’appelait Maria et en prononçant son nom, le visage d’Arthur s’animait d’une manière inquiétante, une haine sourde au bord des lèvres. Elle l’avait trahi. Brisé. Certains murmuraient à l’envie qu’il s’agissait d’une putain parisienne quelconque qui avait préféré les bras d’une vieille bourgeoisie à son amourette avec Arthur. Si de l’avis de tous, une aventure s’oubliait vite, celle là avait vicié l’âme du jeune homme. Il restait ainsi de longues heures posé sur un talus à siroter un mauvais alcool, fixant le vide d’un air incertain, ses yeux perdus à s’en dissoudre contre le vent. Et si la plupart des soldats préféraient garder leurs distance avec celui qu’ils considéraient comme déjà mort, d’autres tuaient leur ennui par des moqueries ou des rumeurs. Plusieurs avaient juré avoir déjà partagé le lit de la fameuse Maria, sous les rires gras de leurs camarades. Néanmoins, ceux qui avaient trop approché Arthur de leurs rires en avaient souvent retiré quelques contusions, parfois même une ou deux blessures. Le lieutenant ne se souciait des rumeurs que quand celles-ci l’approchaient de trop prêt, et s’était plusieurs fois pris de sauvagerie dans ses réactions, incitant les moqueurs à ne rire qu’en son absence. La nuit avant sa mort, Arthur s’était ainsi occupé du capitaine Arnolt. Il s’agissait d’un homme assez rustre, totalement dépourvu de finesse, qui avait soumis toute une assemblée à une assez mauvaise caricature du lieutenant pour ensuite simuler ses propres rapports avec la désormais célèbre Maria. Pendant tout le temps de son discours, Arthur était resté dans un coin, un léger sourire aux lèvres. A la fin, il avait rejoint le capitaine d’un pas simple et l’avait d’un coup proprement assommé sur place, laissant le corps de l’officier s’écraser mollement sur la table en bois qui lui avait servi de promontoire. Deux heures plus tard, alors que la nuit s’était étendue sur le campement, le lieutenant était convoqué dans le bureau du colonel. « Une heure trente qu’ils nous arrosent. ». Même recroquevillé contre le tas de boue qui lui faisait face, Blaise sentait dans son dos l’énervement des soldats qui partageaient avec lui cette petite fin du monde. Quelque chose se déroulait différemment des autres fois, les explosions auraient déjà du cesser depuis longtemps. Il vit du coin de l’œil le capitaine gesticuler vers un des soldats avant qu’une nouvelle déflagration ne lui fasse perdre à nouveau tout sens de l’espace. Blaise tendit la main maladroitement dans le but de récupérer son fusil. Il se sentait peu à peu entrer dans un rêve, devenant presque insensible au bruit des explosions qui arrachaient la terre à quelques mètres de lui. Il se demanda à quel point il avait perdu la raison. Il saisit finalement l’arme d’un geste brusque et la ramena vers lui, le visage toujours plaqué contre la terre. Une caresse chaude contre sa main. Quelque chose de tendre et frais. Quelque chose qui n’avait rien, rien à faire là. Au bout d’une éternité, Blaise réussit à tourner la tête et distingua ce qu’il tenait à peine, coincé entre deux doigts. Stupéfait, incapable de comprendre ce qu’il voyait, il rapprocha en tremblant sa main de son visage. Une rose rouge. Il avait une putain de rose dans la main. Une rose fraîche, odorante, qui venait d’atterrir à côté de lui, au beau milieu de leur enfer de boue. Et cette rose saignait. Un mince filet de sang parcourait la tige embrassant une à une les épines. Il n’y eut plus que le noir. Un noir qui se remplit vite du hurlement de Blaise, suivi par les cris des autres soldats. Ce qui s’était passé la nuit précédente, dans le bureau du colonel, s’était par la suite répandu chez l’ensemble des soldats. Le capitaine avait auparavant harcelé son supérieur pour que celui-ci prenne des mesures radicales contre le lieutenant Des Lourmes, coupable d’insubordination et dont l’exemple devait être traité avec la plus grande rapidité, si l’on ne voulait pas que celui-ci fasse école auprès des soldats, et que l’on puisse s’imaginer qu’il fut possible de frapper un officier supérieur sans qu’il n’y ait de conséquence. Le colonel, de vingt ans son aîné, avait au début opposé un refus ferme aux velléités du capitaine Arnolt. Le vieil homme se désolait déjà du nombre d’hommes perdus chaque jour, et n’avait aucune envie de satisfaire le caprice de son capitaine. Néanmoins, celui-ci insista tant que le colonel dut se résoudre à convoquer Arthur en vue de sanctions. Quand celui-ci se présenta, il était ivre et se déplaçait d’une démarche hasardeuse et bancale. Il contempla d’un regard vide son colonel alors que ce dernier s’était lancé dans un grand discours sur l’obéissance dans l’armée. A la fin, le colonel exigea d’Arthur des excuses pour son comportement. Ce dernier considéra longuement le capitaine. Un sourire naquit doucement au coin de ses lèvres, ses joues se colorèrent vivement et il explosa enfin d’un rire d’enfant devant ses deux supérieurs, hoquetant de joie, peinant à expliquer qu’il lui était impossible de s’excuser et que son coup d’éclat était à son goût la meilleur chose qu’il eut faîte dans l’armée. Le colonel resta muet devant le spectacle, ne pouvant ignorer le regard appuyé du capitaine qui le fixait sans un mot, vert de rage. Il fut décidé que pour sanction de ses actes, le lieutenant Arthur Des Lourmes passerait le lendemain, seul et désarmé, un avant poste des lignes de combat pour aller y mourir bravement. A l’annonce de sa condamnation, Arthur sembla se ressaisir, presque soulagé. Il effectua un salut grotesque à ses supérieurs et suivit tranquillement le soldat chargé de sa garde. Ce qui se passa après, ce matin là dans la tranchée, Blaise tenta par la suite de le partager avec ses camarades. Plus d’une fois, il prit son courage à une main, une quantité correcte de vin de l’autre et voulut conter la scène qu’il avait vécu. Il n’y parvint jamais. S’il était capable de revoir le moindre détail de ce qui s’était passé, s’il rêvait régulièrement du regard inexpressif du lieutenant ce jour là, à chaque fois qu’il voulut parler à voix haute de cette expérience, les mots refusèrent de sortir. Il s’emmêlait, les phrases se mélangeaient en une bouillie informe, et son public se lassait avant même qu’il ait réussi à commencer son histoire. Pourtant, chaque seconde de cette scène était restée gravée dans sa mémoire. Blaise réussit à rouvrir les yeux quelques minutes après le choc, la rose rouge et sanglante toujours coincée entre deux de ces doigts. Les explosions avaient définitivement cessé, laissant un brouillard dense et noir emplir la tranchée. Deux des soldats qui avaient accompagné le capitaine Arnolt dans sa triste besogne regardaient fixement en direction des lignes ennemies, un rictus de démence sur les lèvres. Blaise se retourna et leva lentement la tête au dessus du tas de boue qui lui avait sauvé la vie. Et le temps mourut. L’étendue de terre était ravagée en un champ de ruines et de mort. Le brouillard se déplaçait avec précaution, tout doucement, comme un animal blessé. Tout au centre planté au sommet d’un talus se tenait droit le lieutenant Arthur Des Lourmes. Il restait immobile malgré les innombrables impacts de balle qu’arborait son uniforme, le visage tourné vers le ciel, les yeux mi clos, un léger sourire aux lèvres. Au bout d’un temps, Blaise réalisa que les taches rouges qui parsemaient la terre autour du lieutenant étaient autant de boutures de fleur, des roses rouges sang qui abreuvaient la terre. Un des soldats recommença à hurler. Arthur tourna la tête lentement vers eux, semblant ne pas comprendre. Blaise entendit une série de jurons. Le capitaine Arnolt venait de charger son fusil et, les yeux saturés de rage, alignait le lieutenant en tremblant. La balle traversa la poitrine d’Arthur sans que son visage ne varie. Puis, il y eu un sourire, un sourire franc, moqueur. La voix d’Arthur emplit la tranchée et le cœur de Blaise. Une voix de folie dont la force sembla terrasser les soldats. « Capitaine Arnolt ! Au nom de Dieu, de l’armée française et de mon bon plaisir, je vous déclare condamné à mort pour laideur et perversité. Puissent les cieux être épargnés du mauvais spectacle que vous leurs offrez. » Un éclat de rire enfantin ponctua la phrase. Arthur saisit doucement son fusil. La balle pénétra l’œil gauche du capitaine et ressortit dans une gerbe de sang, laissant la mort saisir brutalement celui-ci. Blaise sentit la nausée monter peu à peu. La dernière image qu’il conserva fut celle d’Arthur qui s’enfonçait d’un pas lent dans le brouillard.
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