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Ch. 3 :: Chevaliers ‘Ne faîtes jamais confiance à un chevalier si vous n’appartenez pas à sa cour. Rien ne vous dit si au moment où vous lui tournerez le dos il n’aura pas tiré aux sorts l’idée de vous abattre.’ Cahiers de Paul. 1743. Juan contempla longuement le jeu d’échec qui lui faisait face, tout en grattant inconsciemment l’arête brisée de son nez. Il était habillé, comme à son habitude, d’un pantalon noir et d’une chemise pale et légère surmontée d’un foulard rouge. Ses cheveux bruns et courts étaient en grande partie cachés par le béret vert qu’il portait depuis son arrivé à la cour. Il se racla la gorge longuement, les yeux froncés, son visage anguleux emprunt de concentration. Face à lui, de l’autre côté du jeu, se tenait Paul, parfaitement immobile, les deux mains jointes au niveau de son ventre, vêtu d’une vieille bure de moine. Il partageait avec Juan une certaine ressemblance, comme deux cousins éloignés. Ses cheveux étaient blancs et coupés courts. Son œil droit fixait son adversaire froidement. A la place de son œil gauche, une orbite vide et noire, entourée de cicatrices. Les deux hommes étaient assis au milieu de la cour des chevaliers de Venise, une place circulaire et pavée de vieilles pierres entourée d’une bâtisse de deux étages dont la plupart des portes semblaient ne pas avoir été ouvertes depuis une éternité. Des ruisseaux parcouraient la place, tous naissant d’une fontaine de pierre qui coulait doucement au centre. Dans les arcades sur les côtés, quelques ombres immobiles laissaient le temps couler de lui même. Juan passa vivement sa main rugueuse autour de son visage, laissant ses doigts parcourir une barbe de trois jours. Il redoubla de concentration, approcha sa main d’une des pièces du jeu, puis la retira vivement : « J’abandonne. Et ne mens pas : je t’ai vu sourire. » Paul leva doucement la tête et fronça les sourcils. Juan recula sa chaise et lança de sa voix rauque : « N’insiste pas, Paul. Je commence à te connaître. A chaque fois, c’est la même chose. Avec tout ton flegme et ton sérieux, tu es incapable de t’empêcher de sourire quand tu sais que tu as gagné. - Qu’est-ce que tu racontes ? Je n’ai pas gagné. Et je n’ai pas souri, non plus. » La voix était douce et très faible. « Paul, paul… Tu me prends pour un enfant, à nouveau, mmm ? » Juan sorti de son pantalon un cigarillo qu’il alluma d’un sourire. « Je sais bien que je ne suis parmi vous que depuis une cinquantaine d’année, mais j’apprends vite, tu sais. Tu tires une telle tronche d’enterrement d’habitude, que je t’assure que ça se remarque quand tu te laisses aller jusqu’à sourire. Et à chaque fois, c’est la même chose : nous jouons, tu souris, et après la débacle. Je préfère me retirer noblement tant que c’est encore possible. » Et Juan joignit le geste à la parole en se levant d’un air distingué, sans jamais cesser de sourire. Paul resta immobile un moment, puis : « Tu devrais te rassoire, Juan. Si tu abandonnes à chaque fois que tu crois avoir perdu, tu n’apprendras jamais. - Tu es injuste, Paul. Cette partie là a bien duré sept ans, je t’ai donné du grain à moudre, cette fois ci, mmmm ? - Non. C’était juste un peu moins facile.» Juan le fusilla du regard, et s’apprêta à lancer une pique quand trois coups consécutifs ébranlèrent la large porte de bois qui séparait la cour de l’extérieur. Juan sursauta aussitôt, alors que Paul se levait rapidement et faisait signe à deux hommes à l’ombre des arcades d’aller chercher leurs armes. Depuis les quelques cinquante ans que Juan était arrivé comme chevalier, jamais encore on n’avait frappé à cette porte. Les vivants qui passaient devant ne voyaient qu’un large mur de pierre, et même doués de la meilleure volonté du monde auraient été incapables ne serait-ce que de songer à ce qui se cachait derrière ce mur. Ce tintamarre était synonyme de changements, de brusques changements, ce qui était beaucoup pour ceux qui depuis trente ans avaient perdu leur temps en rêveries et en parties d’échec. Les coups à la porte reprirent, ponctuant un cri à l’aide. Juan saisit le fusil appuyé sur sa chaise et s’approcha de la porte, Paul derrière lui. Il ouvrit une trappe et jeta un regard à travers. Perplexe, il fit signe au moine de regarder à son tour, un air d’incompréhension sur le visage. De l’autre côté de la lourde porte de bois se trouvait un jeune homme d’une trentaine d’années, d’allure assez débraillée, qui semblait pris d’une grande panique. Il redoubla d’intensité dans ses coups contre la porte et ponctua ceux-ci d’un hurlement : « Pour l’amour de Dieu, Aidez moi !» Paul regarda Juan en silence, visiblement perplexe lui aussi. Il ne s’agissait nullement d’un des ennemis auxquels les chevaliers auraient pu s’attendre, ni d’un nouveau chevalier qui serait arrivé par surprise. L’homme était un simple vivant, visiblement terrorisé, et qui pour une raison qui leur échappait totalement, était arrivé jusqu’à la porte de la cour pour frapper à celle ci. Paul regarda à nouveau par la trappe dans la lourde porte de bois. Juan vit la mâchoire de son mentor se raidir. Il recula brusquement et ordonna à l’espagnol : « Ouvre lui. - Un vivant ! Tu crois vraiment que. » Et la phrase mourut dans la gorge de Juan sous le regard insistant de Paul. Grommelant, il manipula le lourd verrou de la porte et entrouvrit celle-ci. L’intrus tomba à leurs pieds, couvert de sueur, encore possédé par la panique. Juan lança un regard à l’extérieur et comprit immédiatement pourquoi le moine lui avait ordonné de laisser rentrer le fuyard. Trois carabiniers venaient de pénétrer dans la ruelle à sa suite. Et ces policiers n’étaient pas ce qu’ils semblaient être. Un vivant n’y aurait rien vu d’inhabituel, mais Juan distingua en un instant les ombres noires au dessus de leurs crânes, desquelles partaient de longues pattes qui pénétraient les orifices des hommes. Leur démarche était droite et parfaitement coordonnée. Après un arrêt bref, ils se dirigèrent d’un même pas en direction de la porte de la cour. Jamel respira profondément, le visage collé aux pavés. Sauvé, pas sûr, mais il avait gagné un répit. Trois heures que les flics le poursuivaient, impossible de les semer. Jusqu’à ce qu’il arrive devant cette large porte en bois, qu’il n’avait pourtant jamais vu auparavant. Avec la conviction inexplicable que là, peut être, il serait sauvé. Il tenta de se lever en balbutiant des remerciements, mais fut en un instant écrasé à terre par le pied d’un troisième chevalier qui avait rejoint ses deux camarades sur l’injonction de Paul. Son visage était caché dans l’ombre d’une large capuche et son corps était couvert d’un vaste habit de vieux cuir. Jamel étouffa un cri de protestation quand il aperçut un reflet métallique sous la veste de son nouveau gardien. « Enguerrand…». La voix de Paul immobilisa l’homme qui se redressa sans un mot en libérant Jamel. Le moine s’avança ensuite au devant de Juan à la rencontre des carabiniers. Juan réprima un sentiment d’horreur. Les policiers avaient été des hommes, en un temps. Ils étaient sans doute encore vivants, mais privés de volonté, asservis par les insectes noirs à la carapace métallique qui s’accrochaient en haut de leurs crânes. Il connaissait ces créatures. Et en avait gardé un mauvais souvenir. Le premier des policiers s’avança à la rencontre de Paul et débita d’une voix métallique : « Carabiniers de Venise. Nous vous demandons de vous écarter, l’homme derrière vous est poursuivi pour vols et nous devons l’appréhender. » Paul ne répondit pas, toisant froidement les intrus de son unique œil. Le policier face à lui attendit, puis : « Si vous choisissez d’entraver notre mission, nous sommes en droit de vous emmener avec nous. » Paul resta silencieux encore un temps. Puis, très doucement : « Juan ?» Un coup de fusil retentit, transformant la larve noire en une bouillie organique. Le carabinier s’écroula dans un hurlement de douleur proprement inhumain. Ses deux collègues reculèrent sous le coup de la surprise et restèrent en déséquilibre, visiblement choqués. La voix de Juan, rauque et moqueuse, sembla les figer définitivement : « Toujours le même problème avec les jeunes de la légion. Ils ne savent pas s’arrêter à temps. » A l’invocation du mot ‘légion’, les policiers jetèrent un regard troublé aux hommes qui se tenaient devant eux. L’un des deux articula, presque avec douleur : « chevaliers…». Paul avança d’un pas, déplaçant du pied le cadavre frais de la larve, et parla avec douceur : « Vous êtes ici à la porte de la cour de Venise. Si vous posez un pied dans l’enceinte, nous considèrerons ceci comme une déclaration formelle de guerre de votre part. Me comprenez vous ? » Le policier qui avait parlé sembla pris d’une violente contradiction interne. La larve s’agita plusieurs fois au dessus du crâne de l’homme qu’elle possédait. Puis ces mots, toujours prononcés avec douleur, alors que la larve se mettait à genoux, suivie de sa camarade : « Nous.. Nous vous demandons de.. vouloir … excuser. - Ramassez ce cadavre et allez vous en. ». Paul se retourna et franchit calmement l’entrée de la cour. La légion. Juan frissonnât en repensant aux larves. Il y avait trente ans, il avait combattu ces horreurs comme chevalier et en avait gardé un sentiment de dégoût glacial. Deux heures s’étaient écoulées depuis le passage des policiers et ils avaient été incapables de retrouver l’homme qui avait frappé à la porte. Il avait simplement disparu sous le nez d’Enguerrand, qui s’était confondu en excuses auprès de Paul. Selon les dires du chevalier, le vivant se tenait contre un des murs de pierre de la paroi et, l’instant d’après, s’était volatilisé. Alors que Paul et lui se perdaient en spéculation sur ce qui s’était passé, et que la majorité des chevaliers avaient rejoint leurs chambres retrouver le sommeil, il distingua une ombre sur un des étages des arcades. Une ombre inconnue. Il saisit immédiatement son fusil avant que Paul n’en abaisse d’un geste lent le canon. Un sourire sur le visage du moine. Il ne s’agissait pas de leur invité de tantôt. L’homme qui se déplaçait au loin à l’étage était de ceux que Juan n’avait encore jamais vu éveillés. Il savait qu’il était arrivé à la cour quelques vingt ans avant sa propre mort. L’ombre passa dans une raie de lumière qui éclaira son visage d’enfant, caressé de cheveux blonds et fins. Il semblait marcher mécaniquement, perdu dans une contemplation muette. Puis, il aperçut Paul et Juan et descendit lentement l’escalier qui menait à la cour intérieure. Le sourire de Paul n’avait pas faibli. Il posa une main sur l’épaule de son camarade et lui dit de sa voix faible : « C’est en effet une journée surprenante. Nous avons un nouveau chevalier. Juan, tu t’occuperas de lui. » Puis, s’avançant à la rencontre du nouvel homme, le moine dit simplement : « La bienvenue parmi nous, Arthur.» Arthur hocha la tête distraitement, un léger sourire d’ivrogne aux lèvres. Palais des sœurs « Nous avons fait le premier pas» Les mots ne furent pas prononcés, mais Rebecca les sentit résonner en son cœur. De toute sa vie, elle n’avait jamais entendu sa mère parler de vive voix. Elle n’était pas même sûre que la vieille femme en fût encore capable. Elle se tenait à genoux, à trois mètres du trône, la tête baissée, au beau milieu d’une des grandes chambres du palais de cristal. La mère se tenait assise, presque immobile. Elle était vêtue d’une large robe blanche presque aveuglante. Sa main gauche tenait en hauteur une boule de cristal, à l’intérieur de laquelle on pouvait distinguer quelques fils d’argent, ainsi qu’une araignée qui semblait endormie. Son visage était très pale, entouré de longs cheveux blonds qui semblait voler la lumière qui parvenait jusqu’à eux. Ses yeux étaient transparents et de longues cicatrices, comme des brûlures, partaient de ceux-ci pour mourir à hauteur de ses joues. Elles se trouvaient dans une pièce dont les murs au loin étaient cachés par de longs rideaux rouges. Le sol, à la limite de la transparence, laissait apercevoir en contrebas des structures chaotiques et glacées qui se déplaçaient continuellement d’une manière anarchique, imprévisible. « Redresse toi, Rebecca» La soeur se releva doucement, laissant ses longs cheveux noirs voler doucement autour de ses épaules et épouser ses formes. Quand elle fut debout, les mots apparurent : « Tu pars maintenant, ma fille. L’araignée n’a encore que des doutes. Nous la laisserons tisser une toile inutile. Tu prendras trois novices avec toi. - Trois seulement ? ». La voix de Rebecca n’était qu’un souffle. « Nous ne nous battons pas par le nombre, Rebecca. Tu devrais déjà savoir ça. Nous combattons par ce qui ne se compte pas. Trois novices seront assez. Maintenant, il est temps de nous dire au revoir, et de jouer la cérémonie des larmes. » Rebecca baissa la tête en signe d’assentiment. Elle ressentait au fond d’elle la fierté de partir pour les sœurs et de combattre pour elles. Elle reviendrait avec la foi. Elle reviendrait ou elle mourrait. Au loin, les novices restaient immobiles, à genoux. Quand Rebecca s’approcha, elles ressentirent le besoin de fermer les yeux. Il y eut un cri. Quand quelques minutes plus tard elles purent rouvrir les yeux, elles virent Rebecca qui se relevait avec difficulté, une main plaquée sur la poitrine. Quelques volutes de fumées vibraient encore le long des cicatrices sur les joues de la mère. Elles n’entendirent pas ce que dit Rebecca, et se prosternèrent à nouveau quand la sœur arriva devant elles. « Préparez vous, mes enfants. Nous partirons dès que possible.» Elles ne répondirent pas et se mirent en marche à la suite de la sœur sans une hésitation. |