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Ch. 4 :: Le dix-septième ‘Tout être de tout reflet a son âme prisonnière d’une de nos toiles, de l’un de nos motifs. Nous même participons à une œuvre grandiose L’œuvre du Sens et de la Direction.’ En-tête d’un rapport de la légion, rédigé par le dix-septième. « De toute ma p’tite existence, j’en ai connu, des ratés voués à l’échec, mais des comm’ vous, croyez moi, jamais ! » Les deux larves reculèrent d’un pas sous la violence de l’accusation et se heurtèrent au mur de plâtre dans leur dos. Face à elles, le dix-septième, qui venait de cracher son cigare et se rapprochait de plus en plus, une lueur inquiétante au fond de ses orbites vides. Ils se trouvaient dans le bureau principal du centre de police de Venise, dans lequel le légionnaire s’était établi depuis déjà quelques jours, laissant ses larves parasiter peu à peu l’ensemble des hommes présents. La pièce était de taille modeste, occupée majoritairement par un large bureau de bois et quelques étagères. Un soleil à l’agonie pénétrait par l’unique fenêtre du bureau, sa lumière aussitôt bue par le parquet de bois couvert de cendres et de poussières. De l’avis du dix-septième, la journée avait jusque ici été excellente. Il avait achevé ce matin même la possession du bâtiment par la légion et commençait déjà à envoyer des larves se fondre dans les autres bâtiments liés aux carabiniers de Venise. De fait, quand les deux larves avaient demandé à le voir en disant avoir repéré la cible, il s’était réjoui de la nouvelle sans réfléchir à quelques détails, comme par exemple le fait que les déplacements se faisaient d’ordinaire par groupes de trois. Aussi se piqua-t-il de rage lorsqu’il apprit que les deux soldats avaient laissé leur proie s’échapper. « J’ai quand même un peu d’mal à y croire. D’ordinaire, enfin, je veux dire, pour des gars un peu moins détraqués du bulbe qu’vous deux, le plus dur, c’est d’lui mettre la main dessus à la cible. Une fois qu’on l’a trouvé, reste plus qu’à l’choper. Et là, vous m’annoncez, déjà, qu’il vous faut deux heures de poursuite pour l’coincer… » Les deux larves se pressèrent un peu plus contre le mur. Le dix-septième se rapprocha encore, saisissant chacune par l’épaule. « Je suis sûr qu’ vous avez une p’tite explication pour papa, mmmm ?» Les mains gantées se contractèrent autour de leurs prises au fur et à mesure que le crâne blanc se rapprochait des visages des deux larves. L’une d’elle commença à plier sous la douleur alors que l’autre répondait avec difficulté : « La proie semble disposer… capacité…se déplacer…sans…continuité» Le dix-septième recula sous la nouvelle. Il se pencha, ramassa une fin de cigare qui traînait entre deux lattes du parquet qu’il alluma en songeant à voix haute tout en se grattant le crâne : « Sans continuité… C’est autre chose, ça. Quel périmètre ? - Non estimable pour ce que nous avons observé. - Estimer que dalle. Rapport à son champ de vision ? - Clairement supérieur. - L’enfant de putain…. Il serait capable de s’échapper de la réalité ? » Une volute de fumée s’échappa du cigare et enveloppa le chapeau du squelette. « Ca veut dire… ». Il fit quelques pas en direction de la fenêtre. « Ca veut dire…». Une respiration. L’une des deux larves massa douloureusement son épaule pendant que le dix-septième semblait plongé dans une longue réflexion. « Une foi ? Il s’agirait d’une foi ? Complètement dépassés, les crânes d’œufs du centre. Bordel… Et ce serait la deuxième en moins de cent ans, dans la même Venise… Putain.. P’tet même l’occasion de me racheter, pour le coup. Enfin. Faudrait pouvoir en être sûr… » Un sourire commença à naître dans les mâchoires du dix-septième. Il se retourna et pris son ton le plus cordial : « J’ai été dur avec vous, mes pupuces, ho oui. Faut m’comprendre, quand j’vous regarde, je n’voie qu’une paire de nouilles spécialisées dans la connerie en gros. Du coup, moi, j’m’imagine pas vous voir me ram’ner une vraie bonne nouvelle. Bien. On reprend. M’avez dit que vous aviez fini par le coincer au bout d’deux heures. Il s’est passé quoi, ensuite ?» Les deux carabiniers se redressèrent simultanément et, d’une même voix métallique : « La cible s’est réfugiée dans une demeure dans laquelle nous avons tenté d’intervenir. La demeure s’est avérée être la cour des chevaliers, qui ont refusé, même sous la menace… » Les larves ne purent achever leur discours. Le dix-septième venait de bondir devant elles, et les avait toutes deux saisies à la gorge, les plaquant brutalement contre le mur. La voix du légionnaire se fit douce et mielleuse : « ‘Mollo, mollo mes copines. Moi qui déraille, où z’êtes en train d’me dire que vous avez tenté de pénétrer la cour des chevaliers ? Et qu’vous les avez même… Menacés ? » Les pieds des deux policiers tentaient tant bien que mal d’atteindre le sol. « Juste une p’tite question en passant, mes cailles…» La voix se glaçait un peu plus à chaque mot. « Vous avez toutes deux exactement les mêmes informations, j’ai bon ?» Les deux têtes approuvèrent autant que cela leur était possible sous la prise de leur supérieur. « Donc… » , continua le squelette d’une voix maintenant emprunte d’une mort froide, « On est bien d’accord qu’une seule d’vous deux suffirait pour me raconter votre merveilleuse journée, mmmm ? » Les deux têtes gigotèrent à nouveau dans l’affirmative. « Bien c’que je m’disais. » La main droite du dix-septième se contracta brûtalement autour du cou d’une des larves et envoya celle-ci s’écraser avec fracas contre un mur. Quelques râles s’élevèrent à hauteur du corps disloqué. Le dix-septième s’étira longuement, puis se retourna vers le survivant qui semblait avoir du mal à s’empêcher de trembler. « T’as pas idée à quel point ça fait du bien. On va appeler ça ma p’tite relaxation personnelle, pas vrai? Maintenant, j’veux un rapport exact et exhaustif de tout c’qui s’est passé avec les chevaliers. Tu vas être adorable et rien oublier. » Le bruit retentit dans tout le commissariat mais personne ne s’en soucia réellement. L’ambiance s’était alourdie ces derniers jours au sein du commissariat principal de Venise. Les bureaux s’étaient discrètement recouverts d’une chape de silence, d’un silence froid brodé de méfiances, de regards perdus et de gestes précipités. Chacun gardait les yeux sur l’objet de son travail, n’échangeant avec ses collègues que le minimum de paroles nécessaires. Les saluts se faisaient maintenant de loin, d’un simple mouvement de tête. Le changement le plus radical s’était produit dans le comportement du commissaire Moutardi. L’homme s’était autrefois fait connaître comme un bon vivant qui cherchait à faire son travail avec humanité et compréhension, toujours disposé à prêter une oreille compatissante à ceux qui venaient lui demander conseil. Le mot s’était vite diffusé comme quoi ces temps là étaient révolus. L’homme était du jour au lendemain devenu inflexible, appliquant la loi d’une manière aveugle et cruelle, envoyant en prison tous ceux qui avaient pu croiser son chemin de la mauvaise manière. Des mendiants qui, jusque ici, étaient tolérés par les carabiniers avaient ainsi été, sur un simple mot, raccompagné violemment jusqu’aux portes de la ville. Au grand étonnement de ses subalternes, le commissaire avait un beau jour oublié tout ce qui pouvait se rapporter à la pitié ou à la compréhension, remplaçant ces sentiments par une obsession de l’ordre et une tendance marquée à l’usage de la violence. La nouvelle impulsion donnée par le commissaire Moutardi avait été largement suivie par l’ensemble de ses hommes. Les uniformes étaient maintenant portés avec aplomb, et même ceux qui autrefois fermaient les yeux sur de petits délits se révélaient maintenant implacables dans l’exercice de leurs fonctions. Personne n’avait même songé à protester de la nouvelle situation, chacun craignant qu’afficher sa faiblesse ne le coupe des autres et ne fasse de lui un ennemi, susceptible de passer à son tour de l’autre côté de la barrière. Quelques uns avaient bien tenté de démissionner avec fracas en guise de protestation, mais le commissaire avait accompagné leur renvoi d’une suggestion ‘amicale’ consistant à quitter la ville au plus vite avant qu’eux même ne deviennent à leur tour de nouvelles proies. Mais si la peur dominait la majorité des hommes, certains s’étaient au contraire épanoui vivement dans ce nouvel univers… David venait d’achever sa tâche, considérant avec satisfaction le travail accumulé depuis ce matin. Pour la première fois de sa carrière, l’ensemble des dossiers dont il avait la charge était parfaitement trié et reposait bien rangé à gauche de son bureau. Il aurait du faire cela depuis longtemps, songea-t-il avec une pointe de satisfaction en finissant d’enlever la poussière présente sur sa table. Parfait. C’était ce matin en arrivant devant son bureau qu’il avait ressenti un dégoût net face au bazar qui lui faisait face et le besoin de ranger et tout nettoyer. Bien la première fois qu’une telle impulsion le prenait avec autant d’importance, mais il contemplait maintenant son espace de travail avec fierté. Sa carrière avait commencé quelques mois auparavant. Fraîchement promu de l’école de police avec les honneurs, il avait pour sa première affectation rejoint les hommes du commissaire Moutardi, celui là même du bureau de qui était provenu le choc quelques instants plus tôt. Il s’était jusque ici distingué par une parfaite incompétence pratique et une grande connaissance des théories inutiles, ce qui, ajouté à son air de parfait premier de la classe, lui avait peu à peu aliéné la plupart de ses collègues. Mais les choses avaient changé. Lui-même avait changé. Il avait l’esprit plus clair, pensait vite et se découvrait capable de raisonnements complexes, d’estimations vives et précises. Il mettait cela sur le compte de son acharnement au travail. Lui qui, il y a quelques semaines, ne restait au commissariat guère plus de huit heures par jour, enchaînait maintenant des journées de quinze heures sans le moindre souci. Plus encore, il ressentait maintenant une fierté malsaine comme une mauvaise fièvre dans son rôle de carabinier. Chaque fois qu’il revêtait son uniforme, il se sentait un autre homme, à qui était naturellement du le respect. Il appartenait à une élite qui avait droit de violence sur les autres, car il était de ceux qui font respecter la Loi et l’Ordre dans la ville et il vivait cette idée avec un plaisir presque sensuel. Il pavanait ainsi comme un maître quand il était de sortie avec ses collègues, caressant son arme des doigts et cherchant la moindre excuse pour pouvoir intervenir et abuser de l’autorité qu’il représentait. Le jeune homme semblait en revanche ignorer la masse noire et vivante qui s’était lovée en haut de son crâne. Et quand il se regardait dans une glace, il se recoiffait naturellement tout en évitant machinalement de rentrer en contact avec les pattes, noires et fines, qui partaient de la masse sombre en haut de son crâne pour s’enfoncer dans ses narines, ses oreilles ou sa bouche. De l’autre côté de la cloison, à l’intérieur du bureau de feu commissaire Moutardi, le dix-septième restait immobile, à ressasser dans sa boite crânienne l’épopée que venait lui conter la larve. Son cigare s’était consumé sans qu’il n’en soit réellement conscient et les cendres s’étaient dispersées sur sa mâchoire inférieure. Face à lui, la larve restait impassible, heureuse d’être encore en vie à l’issue de son récit. Son supérieur était resté silencieux depuis qu’elle avait cessé de parler, jouant machinalement avec un de ses gants en cuir qui laissait apparaître par intervalles quelques éclats blanchâtres. Le dix-septième se redressa et commença à grommeler à voix basse : « L’problème, c’est que j’en voulais pas si vite, des chevaliers, dans cette histoire. J’me doutais bien que j’tomberais sur eux tôt ou tard, mais bon, moi, un peu con, j’trouvais que tard, c’était mieux. Autant, les sœurs, ça va, on s’fout sur la gueule depuis une éternité et on sait à quoi s’en tenir. Mais avec les chevaliers, impossible à prévoir. Et de plus, ils m’connaissent, ce coup ci, p’tet à mon avantage, d’ailleurs, vu à quel point les sœurs s’étaient payé leur tronche, la dernière fois… » Il déposa son chapeau sur son bureau, dévoilant un crâne nu couvert de cicatrices, et laissa ses pensées glisser : « P’tet bien là ma chance, d’ailleurs. P’tet même que ça peut marcher. Après, la question, c’est de savoir lesquels sont actifs en c’moment… » Il se tourna vers la larve : « Dis moi ma louloutte, décris moi un peu ceux qu’t’as pu apercevoir, comme chevaliers… - Le premier, celui qui s’est présenté comme supérieur de la cour, avait les cheveux courts, une robe de moine - Et il lui manque un œil, ouaip, j’connais. Paul. Impossible d’y couper, celui là, mais c’est un pragmatique… Qui d’autre ? - Celui qui gardait la cible n’a pas montré son visage. De corpulence forte, vêtu de vieux matériaux. Le premier l’a nommé Enguerrand. - Enguerrand ? » Le dix-septième parut surpris de la nouvelle. « Enguerrand… Il a le cuir dur, celui là, j’le pensais bousillé au dernier degré par les sœurs depuis la dernière fois. Mouais. Personne d’autre ? - Celui qui a assassiné un de nos soldats. Visage anguleux, accent espagnol - - Juan ! » En prononçant ce prénom, un sourire atroce déforma la mâchoire du dix-septième. Il jubilait ouvertement : « Juan ! Heeeee, ça, c’est une nouvelle ! Mon p’tit anarchiste d’opérette qui rentre dans le jeu, voilà qui devient plus qu’intéressant... C’est qu’on est proche, lui et moi... Très proches… » Le sourire se déformait un peu plus à chaque mot. « Et j’ai des p’tits projets pour lui, pour mon grand copain Juan. Des trucs qui traînent depuis un certain temps, d’ailleurs, mais j’te parie dix sous qu’il n’a rien oublié. » Sur ces mots, le squelette éclata d’un rire immonde qui fit trembler ses articulations pendant de longues minutes. Les choses allaient mieux. En fait, se dit il en ressaisissant son chapeau, elles n’avaient jamais été aussi bien. Il allait juste falloir augmenter la cadence, prendre l’avantage et ne pas le perdre. De l’autre côté du mur, au même instant que tous ses collègues, David ressentit un sentiment d’urgence mêlé d’excitation. Venise abritait un véritable criminel, un danger pour la société qu’il se devait d’arrêter au plus vite. Il vit avec précision l’apparence de Jamel, et ressentit, en même temps que les autres, l’impérieuse nécessité de le mettre hors d’état de nuire. Le petit arabe, qui était parfaitement inconnu des services de police une dizaine de minutes plus tôt, était devenu en un instant la cible à capturer à tout prix. Ils devaient agir au plus vite. David sut quel quartier lui était assigné, quels hommes il utiliserait et quelles méthodes il emploierait à cette fin. Un soupir de satisfaction mêlé d’impatience gonfla ses poumons. Il tenait là l’occasion de prouver sa valeur. Il nettoierait les rues de la ville de cette crasse humaine, de ce dégoûtant petit personnage dont la seule existence était déjà une provocation pour lui. Il ferait son devoir et serait récompensé comme un roi, il le ressentait comme une évidence. Le dix-septième sortit de son bureau, et tous se mirent au garde à vous devant leur supérieur. Il contempla les hommes possédés par ses larves, leurs yeux vides et blanchâtres, leur tenue droite et rigide. Ils étaient prêts. Il s’alluma un nouveau cigare, et lança d’une voix forte : « Chacun sait maintenant c’qu’il a à faire et comment il doit l’faire. Vous avez cinq jours pour m’attraper cette petite ordure et m’la ramener ici, qu’elle soit condamnée pour ses crimes. Au boulôt !» L’immeuble se mit en branle sur ce cri et se vida de ses hommes qui partirent à la recherche de leur proie. |