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Ch. 5 :: Ce qui est écrit ‘Qui a tué le temps ? -Celui qui a su s’arrêter.’ En tête des cahiers de Paul, 1891 « C’est un bel endroit.» La voix d’Arthur sembla flotter quelques instants dans la nuit. Il se tenait penché en équilibre sur la balustrade du balcon qui donnait sur la cour intérieure, à goûter le calme qui baignait le bâtiment. Les deux étages gardaient le silence, chaque porte comme un gardien muet et inamovible. La cour intérieure était déserte, laissant les filets d’eau qui la parcouraient baigner l’obscurité d’un chant humide. Il en émanait une lumière azure presque surnaturelle qui s’accrochait aux pavés en contrebas et rayonnait à travers tout l’espace, parvenant à peine affaiblie jusqu’au sourire d’Arthur. Juan inclina la tête et s’accouda à la balustrade aux côtés du nouveau chevalier, avant de répondre : « C’est un endroit précieux, en effet. Je suis heureux que tu voies cela, Arthur. ». Il s’arrêta là, goûtant à son tour le silence. La nuit s’était installée depuis déjà quelques heures. Juan avait passé tout ce temps en compagnie du nouveau chevalier. Ils avaient beaucoup parlé, d’Arthur, de sa vie révolue de vivant, de sa mort et de ce qu’il était devenu. L’espagnol gardait peu d’illusion sur ce que son nouveau compagnon, souvent plongé dans une stupeur imbécile, un sourire décalé sur les lèvres, avait pu retenir de leur discussion. Ce n’était pas très grave. Certaines choses seraient répétées. D’autres seraient vécues. Il fallait laisser à Arthur le temps de comprendre sincèrement. Arthur ressortit de l’intérieur de sa veste la petite fiole métallique qui ne l’avait jamais quitté et l’approcha mécaniquement de ses lèvres. Des reflets bleutés dansaient lentement sur son visage. Il rangea la fiole et s’éloigna de la balustrade, faisant quelques pas en arrière sur le plancher de bois de l’allée. Désignant d’un bras une des portes noires encastrée dans le mur de l’autre côté, il demanda : « Et donc, Juan, si j’ouvrais l’une de ces portes, je tomberais nez à nez avec un chevalier au pays des rêves ? - Je te souhaite bien du courage. Ces portes ne s’ouvrent pas si facilement. A part Paul, je ne sais pas qui aurait ici le pouvoir de réveiller l’un des nôtres. - D’un autre côté, » Les lèvres d’Arthur dessinèrent une moue boudeuse, « Je les comprends. Des parties d’échec de plusieurs dizaines d’années… Ca ou dormir… Quelle blague. - Tu changeras vite d’avis. Le temps est paresseux, ici, les années passent souvent sans que l’on s’en soucie. - Combien sommes nous au total ? » Juan s’écarta à son tour de la balustrade pour répondre : « Une trentaine, je dirais - Une trentaine ? » Le chiffre offrit un sourire mauvais à Arthur. Une lueur moqueuse apparût dans son regard : « Moi qui pariait sur cinq ou six… Mais c’est une véritable armée que nous avons là, mon capitaine ! » Juan laissa la moquerie s’éteindre sur le visage de son nouveau compagnon pour répondre, gravement : « Une armée ? Tu ne pouvais pas toucher plus juste, gros malin. Bien sûr que nous sommes une armée. La plus importante qui soit. » Arthur sembla se dégriser devant le sérieux de l’espagnol. Son air devint plus sombre : « Et contre qui nous battons nous ? Les insectes et les autres dont tu me parlais tout à l’heure ? - La légion et les sœurs. Tu vas voir, tu apprendras très vite à les haïr. La légion se reconnaît très facilement à ce qu’elle ne fait rien pour se cacher. Ses soldats sont les larves qui prennent possession des vivants, des sortes d’insectes doués d’une faible conscience. Ils se logent au dessus des crânes de leurs victimes. Une vraie pourriture. » Il cracha et sortit un cigarillo d’une de ses poches qui s’alluma aussitôt qu’il fut en équilibre sur ses lèvres. « Et ils sont dans Venise en ce moment même. Je t’ai dit ce qui s’est passé aujourd’hui avant ton réveil. Je ne sais pas ce qu’ils foutent là, s’ils sont juste de passage ou si nous avons droit à une véritable invasion comme ce fut le cas il y a trente ans, mais nous serons vite fixés. » Arthur s’offrit une nouvelle rasade d’alcool avant de répondre : « Tu ne les aime pas beaucoup. Et les sœurs ? - Les sœurs. Face, l’autre côté de la pièce. J’en sais beaucoup moins sur elles, j’ai du en apercevoir une ou deux depuis que je suis là mais guère plus. Elles manipulent les hommes à leur manière, à ce que j’ai compris. Elles les rendent fous à lier. - Pourquoi se battent ils entre eux? - Pourquoi… pourquoi…» Juan laissa la fumée se tordre sous son sourire : « Paul pourrait t’expliquer cela en détail, je crois. En ce qui me concerne, je n’ai jamais réussi à l’écouter plus d’une heure sans m’endormir. Pour ce que j’en sais, ils se sont toujours battus et n’ont aucune intention d’arrêter. Je dirais que c’est dans leur nature, que chacun existe pour affronter l’autre dans une guerre éternelle, faîte de batailles parfois perdues parfois gagnées. Ca ne nous regarde pas vraiment. - Moi ça me regarde. » Arthur avait perdu son sourire et fixait d’un regard trouble la fiole qu’il tenait à la main. « Je ne vais pas combattre sans raison. » Juan considéra longuement le chevalier en face de lui. Il vola d’un geste brusque la bouteille d’Arthur et la porta à ses lèvres avant que celui-ci n’ait pu protester. Une longue rasade. Une respiration : « Parce que tu crois que j’ai l’âme d’un fantassin qui part se battre en gambadant, pour peu qu’on me l’ait gentiment demandé ? Mon dieu… Si tu m’avais connu du temps de ma vie… Je pourrais presque prendre ça pour une insulte, tu sais. Je sais bien que tu es mort avant moi, Arthur, mais en un sens, tu es jeune, très jeune. Et quand à la raison que nous avons de nous battre, tu as déjà dit le plus important sans le savoir. Regarde la cour. Regarde-la vraiment. C’est un lieu précieux. Nous sommes ceux qui ont refusé de mourir, et nous n’avons pas oublié qui nous sommes. Pour la légion ou les sœurs, cette ville n’est qu’un reflet comme il y en a des milliers, un univers parmi d’autres sans importance. Si le fait de raser celui-ci pouvait leur procurer ne serait-ce qu’un léger avantage dans leur petite guerre, crois bien qu’ils n’hésiteraient pas un instant.» Arthur n’avait pas lâché sa bouteille des yeux. Il tenta de la récupérer d’un geste incertain mais Juan l’avait reportée à ses lèvres. Les yeux toujours vagues, il poursuivit : « Et tu me demandes quelle raison nous avons de combattre ? La meilleure qui soit, mon ami. Nous autres ne sommes pas comme ces créatures qui viennent de je ne sais où transformer le monde en champ de bataille. Nous avons vécu ici. Nous avons souffert, nous avons aimé, nous sommes mêmes morts ici bas. Chaque fois que ces chiens interviennent, ils saccagent des vies sans compter et détruisent ce qui leur barre le chemin. Nous, nous sommes les gardiens de ce monde. Nous veillons sur lui. Et à tout moment, le choix nous appartient. Il nous est déjà arrivé de nous allier avec un des clans contre l’autre, comme ce fut le cas il y a trente ans, parce que nous avions jugé que c’était la meilleure chose à faire. » Il s’arrêta, et sa gorge parût se figer : « Ce fut une erreur, bien sûr, une erreur incroyable et nous en avons payé le prix fort. Mais à l’époque, la survie de Venise semblait le commander.» Les derniers mots avaient été plus faibles, la voix de Juan moins assurée. Arthur saisit sans un mot la fiole que lui tendait son nouveau mentor et la rangea sous sa veste. Chambre d’Anna Liepschitz, hôpital de Venise Le docteur Harneni considéra la vieille femme allongée paisiblement dans son lit. Ennuyant. Très ennuyant. Il venait de récapituler un à un les examens nécessaires et les résultats étaient, de son point de vue, proprement consternants. « Il y a quelque chose que vous ne voulez pas me dire, docteur ? » La voix de la vieille femme était douce, très douce. Elle avait demandé cela en souriant, d’un ton confit de gentillesse. Le docteur éternua doucement et reconsidéra un dernier instant la liasse de papier qu’il avait entre les mains avant de répondre : « Non, non, madame Liepschitz. Je prenais le temps d’être sûr, mais… Ma foi… il semblerait que votre état se soit nettement amélioré depuis quelques jours, au point que nous puissions bientôt vous laisser sortir. -On dirait presque… » La vielle femme disait cela d’un ton amusé. « … que cela vous dérange, docteur. Comme si vous le regrettiez… » Diable de vieille femme ! L’aveugle avait touché juste. Ce n’était pas tant le fait que sa patiente soit guérie qui ennuyait le docteur Harneni, que l’idée qu’il n’y fut strictement pour rien. D’ordinaire, pensa-t-il, les malades avaient le bon goût de ne guérir que grâce aux traitements qui leurs étaient prescrits. Il pouvait leur arriver de mourir sans qu’on ne l’ait réellement voulu et de remplir ainsi les statistiques de l’établissement, certes. Mais que cette vieille femme, dont tout laissait penser qu’elle allait finir ses jours dans ce lit, ait pu ainsi retrouver sa santé sans qu’il ne comprenne ni pourquoi ni comment, voilà qui l’irritait franchement. Il chassa ces pensées avant de répondre : « Je ne peux que me réjouir de ce que vous alliez mieux, madame Liepschitz. Mais je suis obligé de vous avouer que je ne comprends pas ce qui a changé entre la semaine dernière, où vous étiez dans une condition très grave, et aujourd’hui.» La vieille aveugle ouvrit grand ses yeux, des yeux déjà morts d’un bleu très faible, presque translucide : « Vous ne croyez pas aux miracles, Docteur ? » Le Dr Harneni recula instinctivement d’un pas. : « Très honnêtement, non. - Vous devriez peut être. » La peste soit des vieux en bonne santé, jura-t-il intérieurement. Il se racla douloureusement la gorge et reprit d’une voix lente : « A ma place, on ne peut pas se permettre de croire quoi que ce soit, vous savez. Quoi qu’il en soit, vous êtes presque remise de la maladie et pourrez rentrer chez vous d’ici à quelques jours. J’en aurais avec plaisir informé le jeune homme qui est passé plusieurs fois prendre de vos nouvelles. Cela l’aurait peut être un peu calmé et… - Ne soyez pas trop dur avec Jamel, docteur. Il n’a pas beaucoup de manières, mais c’est un garçon d’une gentillesse infinie. - Si vous le dîtes. Je repasserai demain soir, n’hésitez pas à appeler si vous avez besoin de quoi que ce soit.» Sur ce, le docteur inclina la tête en guise de salut et sortit un peu vite de la chambre. Quand la porte fut claquée, Anna tourna la tête vers la fenêtre et dit d’une voix douce : « Tu voies, Jamel, tu as été agressif avec cet homme et il en gardé rancune contre toi. - Ca tombe bien. Je l’aime pas non plus celui là. Un voleur.» Jamel venait d’apparaître dans un coin de la chambre et s’approchait doucement du lit où reposait la vieille femme. Il lui prit la main et poursuivit d’une voix fiévreuse : « Mais il aime l’argent, et je sais comment on en trouve, maintenant. Je t’ai amené les gâteaux et un miroir comme tu l’a demandé.» Anna lui répondit d’un vaste sourire tout en serrant la main du jeune homme dans la sienne. « Tu fais attention à toi, mon petit. Promis ? - Promis Anna. Et bientôt, nous t’emmenons loin d’ici et ce sera comme avant. Je suis heureux que tu sois vivante, tu sais. Je ne laisserai rien t’arriver de mal. Ca aussi, c’est promis.» Le sourire de la vieille aveugle fleurit un peu plus sous les mots de Jamel. Quand celui-ci eut disparu quelques minutes plus tard, elle saisit le miroir, le plaça à hauteur de son visage et commença à le regarder fixement. Cour des chevaliers de Venise Arthur avait laissé le silence l’envelopper tout le temps de leur descente, du deuxième étage jusqu’à la cour intérieure. La lumière bleue qui émanait des cours d’eau provenant de la fontaine centrale était, une fois rendu en bas, presque éblouissante. Juan marchait d’un pas lent aux côtés du nouveau chevalier, le laissant intégrer peu à peu tout ce qu’ils avaient pu se dire. Un raclement de gorge, comme un doute que l’on n’ose exprimer. L’espagnol tourna un regard interrogatif vers son nouveau camarade. « Juan ? - Arthur ? - Qu’est-ce qui te fait croire que tu pourrais me faire confiance ? Après tout, tu ne me connais presque pas… Je pourrais vous trahir demain et partir me perdre là où personne ne me retrouverait. Je ne suis pas sûr… d’être digne ou de mériter de devenir un chevalier. Je n’ai pas choisi cela. » Juan entrouvrît les lèvres pour répondre, s’arrêta, plissa les yeux en direction d’un coin d’ombre, esquissa un sourire et posa sa main rugueuse sur l’épaule de son camarade : « Hé. Ca t’apprendra à te prendre autant au sérieux. » Arthur se retourna vers le point que semblait fixer son camarade. Au bout de quelques secondes, il distingua les contours d’une silhouette immobile cachée dans l’obscurité. Elle s’avança d’un pas lent, mesuré, laissant la lumière découvrir peu à peu le visage mutilé de Paul, son œil unique braqué sur le nouveau chevalier. Puis sa voix, une voix très calme, qui malgré cela était portait la marque d’une autorité indéniable : « Tu n’as pas choisi cela ? - Je… je ne voulais pas vous offenser, je - Mais dis moi, jeune homme. Quels choix a tu réellement fait tout le long de ta vie ? » Arthur recula d’un pas sous le regard pénétrant du moine. Qu’avait-il choisi dans sa vie ? Pas son enfance de gosse d’une petite bourgeoisie russe établie à Paris. Ni sa passion pour Maria, son amour, le désespoir qui s’était ensuivi, sa course vers la mort et son arrivée en ces lieux. La voix de Paul lui glaça le cœur : « Tu es un enfant capricieux. Quand tu auras vécu autant que moi, tu savoureras différemment ces idées de choix et de liberté. Venise n’est pas la seule ville qui compte une cour de chevaliers en son sein. Tu aurais pu rejoindre la cour de Paris, par exemple, comme n’importe quelle autre. Pourtant, tu es venu ici, parmi nous qui t’avons accueilli et reconnu comme l’un des nôtres. Crois tu que cela soit … un simple hasard ? - Je suis désolé. Je ne voulais pas… » Paul se rapprocha encore de lui. Impossible de se soustraire à ce regard, à cet œil glacé et cet autre œil mort qui semblaient le connaître dans le moindre détail, sans qu’il puisse se cacher ou mentir. La voix retomba comme un couperet : « C’est toi qui a refusé de mourir, Arthur. Chaque vie contient son sens. La plupart se révèlent dans la mort. D’autres attendent pour s’accomplir. Tu es chevalier de Venise, cela était écrit bien avant la fin de ta vie. L’impatience n’est qu’un des visages de la stupidité.» Chaque mot était comme une lame qui pénétrait la chair du nouveau chevalier, le vidant peu à peu de son sang jusqu’à ce qu’il baisse les yeux, livide : « Je vous prie de vouloir m’excuser». Paul releva doucement le jeune homme et le prit dans ses bras. Quelques larmes glissèrent le long de ses joues, volant un peu de lumière le temps de leur chute. « Toute vie porte son histoire. » C’était un murmure rauque, douloureux. Toujours en retrait à quelques pas des deux hommes, Juan fit glisser pudiquement son béret au dessus de ses yeux en signe de moquerie, répondant d’un cigarillo au regard accusateur du moine. |