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Chapitre 7 : promenades

Ch. 7 :: Promenades

‘Nous, nous laissons aux chiens errants

 la joie d’invoquer à tors et à travers ce mot grotesque : liberté.

Parce que nous savons que sous ce mot se cache la plus immonde des soumissions,

La plus laide des erreurs que peut faire un homme.’

 

Rapport de la légion, rédigé par le dix-septième.

 

Le soleil était à l’agonie depuis un certain temps, laissant sa lumière brûler les toits de la ville comme un dernier combat avant la tombée de la nuit. Les passants avaient pour la plupart déserté les rues, à l’exception de quelques silhouettes qui s’empressaient de disparaître dans les maisons aux alentours et d’une poignée de chats recueillis comme à leur habitude pour célébrer la mort de cette journée.

Une ombre défila dans le reflet d’un canal. Une ombre pressée, un sac en toile sur l’épaule.

Les chats saluèrent l’intrus avec intérêt.

L’ombre s’écrasa dans le recoin d’une arche de pierre, vérifiant que personne ne la suivait.

Une respiration rapide l’agitait. Elle repartit en trombe en prenant une série de détours et passages peu connus.

Les chats rirent entre eux devant le cirque de l’intrus. A-t-on idée de perdre ainsi son temps avec autant d’énergie?

Au détour d’une allée, l’ombre s’arrêta net, hésitante. Elle y était presque. Elle parcouru les derniers mètres qui la séparait de son but, puis se cacha derrière un mur.   

« Tout est comme le plan. »

Les mots avaient été prononcés en silence. Puis un cri faible, et quelques gesticulations pour un cafard qui était monté sur sa jambe.

« Vas-t-en sale insecte ! ». Jamel ne réussit pas à écraser le cafard qui s’éloigna aussi vite que possible.

Les chats s’étaient désintéressés de l’ombre mais se réveillèrent à la vue de l’insecte. Pas un cafard ordinaire, celui là, il se dirigeait selon des chemins curieux. Ils commencèrent à le poursuivre jusqu’à ce qu’il leur échappe par un soupirail entrouvert. Un des chats passa la tête par l’interstice et lâcha un grognement, puis recula très vite.

De l’autre côté du soupirail les attendaient une véritable armée de cafards, soigneusement alignés et prêts au combat. Les chats eurent un bref débat à l’issue duquel il fut décidé qu’il était trop risqué de continuer cette chasse, et qu’il valait mieux retourner saluer la nuit.

Jamel s’offrit un nouvel aperçu. La petite place était vide. S’il passait par les habitations, il pourrait sans peine accéder au bâtiment qui l’intéressait.

« Ils en reviendront pas, les ordures. Jamel passe à la vitesse au dessus… Jamel est un braqueur de banque !»

Les derniers mots n’avaient pas été murmurés.

 

 

« Debout lieutenant ! »

Juan se tenait sur le pas de la porte de la chambre d’Arthur plongée dans le noir. La lumière parvenant depuis l’entrée semblait en effet incapable de pénétrer plus encore l’obscurité de la pièce. Le chevalier distingua néanmoins sans peine son camarade affalé sur son lit, sa fiole d’alcool ouverte au bout de son bras pendant, qui grogna indistinctement en guise de réponse.

« Tu comptes me faire attendre longtemps ? Nous partons à la chasse, et j’ai ordre de t’emmener avec moi.

- Et on va chasser quoi ? ». La voix était pâteuse, embrumée par l’alcool.

« Le lapin qui nous a dérangé le jour de ton réveil. Paul n’aime pas beaucoup l’idée qu’un vivant puisse ainsi frapper à la porte et nous fausser compagnie juste après. Il trouve ça impoli, Paul. Donc il veut qu’on aille un peu à sa recherche, histoire de prendre de ses nouvelles. ». La dernière phrase avait été ponctuée d’un sourire carnassier.

Arthur se retourna mollement dans son lit : « Je suis fatigué aujourd’hui, Juan, vas y sans moi, je viendrai demain.

- Mais non, mais non, tu vas réussir à te lever, tu vas voir. Il suffit de se secouer un petit peu pour retrouver la forme.

- Vas au diable, Juan. Je reste là. »

Juan haussa un sourcil et s’approcha doucement du lit de son compagnon qui s’était retourné face au mur, décidé à ne pas quitter son lit.

Un sourire : « Allons, allons, un grand garçon comme toi ne peut pas garder le lit sans un peu de compagnie, mmm ?»

Arthur jeta un regard mauvais à son compagnon avant d’être proprement soulevé par un spasme de terreur. L’espagnol tenait à la main une poignée de serpents enlacés, ruisselants, qui sifflèrent à l’unisson quand il les jeta d’un air las sur les draps. Arthur poussa un cri révulsé et bondit d’un coup hors de son lit. Encore tremblant de peur, il saisit l’espagnol au col et commença d’une voix mauvaise : « Tu croies que je vais te laisser me jeter ces bestioles à la tête et…

- Des bestioles ? Quelles bestioles ?»

Juan affichait un air étonné, presque triste, comme s’il trouvait les accusations de son camarade profondément injustes. Arthur regarda derrière lui. Son lit était vide. La voix de Juan lui pénétra la colonne vertébrale de son ton enjoué : « Voie pas de quoi tu parles, mon ami. En tout cas, tu es levé, dis moi, en voilà une bonne nouvelle !»

Arthur n’eu pas le cœur de répondre, trop occupé à fouiller la pièce des yeux afin d’être sûr qu’aucun serpent ne s’y cachait. Il ne répondit pas non plus à l’espagnol quand celui-ci lui planta une claque sur l’épaule en lui glissant d’une voix profondément amusée : « Je t’attends dehors le temps que tu te prépares, mmm ? A tout de suite. »  

 

 

« Maintenant, il faut être prêt !»

Jamel s’était arrêté contre une cheminée sur un des toits bordant la place. Une fois sûr de ce que personne ne pouvait le voir, il posa son sac et en sortit une blouse jaune délavée, une casquette jaune fluorescente ainsi qu’une paire de lunettes de soleil dont il se vêtit avec difficulté. La blouse lui serrait affreusement le ventre et les lunettes, trop grandes pour lui, glissaient de son nez au moindre mouvement, ce qui ne l’empêcha pas de se contempler avec satisfaction.

« Bien malin celui qui reconnaîtra Jamel comme ça ! Pas bête l’autruche !»

Il referma son sac avec soin et traversa le toit plié en deux. Arrivé contre le mur de la banque, il ferma les yeux et se concentra avec soin, maintenant les lunettes de soleil de la main gauche plaquées contre son nez.  

 

 

«El ejercito del Ebro Rum balabum balabum …» 

La mâchoire du dix-septième restait immobile alors qu’il chantonnait doucement, adossé contre le mur, les pieds sur son bureau, à mâcher les nuées qui s’échappait de son cigare. Sa voix s’arrêtait sur chaque mot, prenant pour chaque respiration l’excuse d’une pause. Il laissait le silence s’installer avec soin avant de le chasser à nouveau de son chant.

«Una noche el rio paso Ay Carmela, ay Carmela» 

Son chapeau et ses gants gisaient négligemment sur un coin opposé de son bureau. Sa main osseuse s’écarta lentement, faisant tomber la cendre du cigare d’un petit geste sec. L’immeuble même était silencieux, la plupart des hommes étaient rentrés chez eux il y avait une heure de cela. Le dix-septième sembla ne pas remarquer le cafard qui s’était introduit dans la salle avant que celui-ci ne grimpât en vitesse sur le bureau de bois et commençât à agiter ses antennes. Le squelette se dégagea de sa stupeur, attentif, avant de cracher son cigare à l’autre bout de la pièce et de se lever brutalement en remettant ses gants à la va-vite :

« Le p’ti fils de ... J’le savais qu’y nous préparait une saloperie ! »

Alors qu’il saisissait son chapeau au vol, sa voix retentit dans tout l’immeuble des carabiniers en faisant vibrer ses murs : « Tout ceux qui sont encore sur place prennent une arme et s’ regroupent dans l’entrée, on part sur la minute, les enfants ! Maint’nant !»

Quelques instants plus tard, une quinzaine de policiers et leur commissaire suivaient aussi vite que possible la direction de la banque de Sinone dans le Dorsoduro. 

 

 

Un intrus.

Mr Di Onanizmo, guichetier de son état depuis trois dizaines d’années et qui s’était, comme à l’habitude, attardé sur son lieu de travail, délaissa immédiatement ses dossiers pour considérer l’homme qui se tenait à quelques pas de lui. Il était convaincu de n’avoir jamais croisé pareil énergumène, mais ne put considérer celui ci comme un danger. Le curieux bonhomme à casquette jaune lui souriait à pleines dents, les mains plantées dans ses poches, avec un tel naturel qu’il sembla à Mr Di Onanizmo qu’il devait s’agir d’un nouvel employé, visiblement peu au fait de la décence vestimentaire qu’implique un emploi dans le secteur financier.

D’un pas incertain quoique fort digne, il s’approcha du curieux bonhomme, pret à le sermoner vivement sur sa tenue.

Un bruit derrière lui. Le noble guichetier se retourna en un instant et s’immobilisa. Une farce. Les collègues sûrement. Comment expliquer sinon la présence derrière lui de deux nouveaux intrus, identiques en tout point au premier, qui lui offraient un large sourire et dont il était convaincu qu’ils n’étaient pas là la minute précédente ?

Du calme. Du calme et de la sérénité. Mr Di Onanizmo prit son aspect le plus digne et tenta d’invectiver le petit groupe d’inconnus. Il n’eut pas l’occasion de finir sa phrase, un nouveau bruit le forçant à se retourner de nouveau.

Le premier intrus isolé avait été rejoint par sept de ses camarades qui, ensemble, formaient une pyramide humaine jaune canari et souriante qui penchait un peu sur la gauche.

Le vieux guichetier resta un temps en suspens, à considérer la troupe devant lui d’un sourire maladroit et forcé. Quand un nouveau bruit retentit derrière son dos, il médita de longues secondes afin de décider s’il désirait sincèrement se tourner à nouveau.

Alors que le compte des intrus occupés à faire des holas synchronisées dépassait la vingtaine, le cerveau de Mr Di Onanizmo choisit l’évanouïssement pur et simple comme seule porte de sortie d’un monde qui lui échappait, estimant qu’un être de sa dignité et de son sérieux ne pouvait exister dans de pareilles conditions. Il ne put donc observer la cinquantaine de nabots jaune poussin recouvrir son corps d’une couverture et ajuster une plante en pot comme oreiller afin que le vieil homme ne souffre trop de sa position, sans omettre néanmoins de lui faire les poches, conscience professionelle oblige.

 

 

« Et nous allons où comme ça ?»

Les deux chevaliers parcouraient depuis déjà un certain temps les rues de Venise, longeant les cannaux qui perdaient leur chaleur à mesure que s’échappait le jour. Il semblait à Arthur que son compagnon ne suivait pas de direction précise, flannant à l’aveuglette, les yeux perdus dans le vague. Juan rajusta d’une main paresseuse son bérêt avant de répondre de sa voix grave, toujours teintée d’ironie : « Où allons nous, où allons nous... Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Nous allons à l’aventure, voilà. Tu n’aimes pas ça, les aventures ? »

Arthur garda le silence. Ses fins cheveux blonds se soulevaient à chaque pas, recouvrant dans leur chute la majeure partie de son visage. Ses lèvres se joignirent en une moue boudeuse, une grimace d’enfant, et il continua de marcher à la suite de l’espagnol tout en cherchant de la main gauche la fiole d’alcool dans sa veste.

Personne ne paraissait faire attention à leur présence. La plupars des gens ignoraient le plus simplement du monde les deux hommes. Certains semblaient les apercevoir pendant quelques secondes, avant de retourner à leurs premières activités en toute indifférence. Arthur tenta de bousculer un badaud qui tomba à la renverse sous le choc et atterit à même les pavés. Celui ci lâcha un juron et considéra le sol avec méfiance avant de se relever et de poursuivre son chemin.

« Ca ne sert à rien, camarade ». Les derniers rayons de soleil s’attardaient sur les angles du visage de Juan : « Pour les vivants, nous n’existons pas vraiment. Ils te voient, ils t’entendent, mais ils sont incapables de se souvenir de toi. Parler avec un humain, par exemple, est très difficile, il oublie ton existance au bout de quelques minutes et repart tranquilement faire sa vie »

Arthur fit passer cette idée d’une gorgée de vodka. Il proposa sa fiole à Juan qui l’accepta d’un sourire discret.

« Dis moi la vérité, Juan. Nous tournons en rond, c’est ça ? Tu t’es perdu ?

- Absolument pas. La vérité est que je n’ai aucune idée d’où nous allons, mais je pense que nous y serons à temps. »

Arthur secoua la tête avec lassitude : « Tu es un peu fatiguant à me prendre pour un crétin.

- C’est toi qui es trop pressé. Où allons nous Juan ? Pour quoi faire Juan ?  Nous sommes des chevaliers, mon garçon. Les choses se déroulent ... différemment pour nous que pour les autres. Nous ressentons vrament les choses. Et puis, nous, nous sommes les enfants du hasard. Il veille sur nous avec soin, sais tu? D’ailleurs ... » Juan considéra un temps la petite place sur laquelle ils venaient de déboucher : « D’ailleurs, nous y sommes. Tu ne crois pas ? ».

Arthur considéra l’endroit avec calme. C’était une petite place pavée, vide et calme, sur laquelle la nuit avait déjà pris ses droits. Rien à première vue et pourtant, Juan avait raison, il le sentait. C’était là. Juste là.

Il lui était impossible de dire si c’était la lumière qui se déplaçait plus lentement que d’ordinaire ou l’air qui semblait saturé et oppressant, mais il s’en convainquit doucement. Quelque chose allait se dérouler à cet endroit. Quoi, il l’ignorait, mais il était maintenant sûr de ce que cet endroit était bien celui où eux, chevaliers de Venise, se devaient d’être présents ce soir là.

Une odeur de cigarillo le sortit de sa torpeur. Juan le considérait avec le sourire discret de celui qui sait avoir convaincu. Il leva les yeux vers les toits en maintenant son béret de la main : « Nous avons encore un peu de temps. Nous serons plus confortables en hauteur, un peu à l’écart. »

 

 

Jamel considéra avec applomb la salle gigantesque et métallique dont il occupait à présent le centre. Tout compte fait, il n’avait rencontré que très peu de problème à l’intérieur du bâtiment. Cela le dérangeait un peu, d’ailleurs, le fait qu’il puisse se trouver là, au coeur de la banque, à l’issue d’une progression si rapide et à ce point dénuée d’ennuis. Un vent très faible emplissait les murs d’une plainte faible et sourde, chuchotant à l’oreille de Jamel qu’il était seul et en sécurité.

Il examina longuement les séries de coffres qui s’alignaient en un quadrillage parfait le long des murs et parcouraient tout le périmètre de la pièce. Il avait donc réussi. Mais il ne voulait pas commencer dès maintenant à s’emplir des richesses qui l’attendaient. Tout cela avait été trop rapide. Il n’était pas n’importe quel voleur, après tout, il se devait de savourer cet instant à sa juste valeur.

Il s’assit dans un coin et sortit de son sac de toile une bouteille de vin et des gâteaux. Il s’occuperait des coffres plus tard, il avait le temps.

Il avait tout le temps.

La première bouteille vidée, Jamel s’affala contre le mur derrière lui et reconsidèra sa situation. L’endroit lui plaisait énormément. Les coffres silencieux lui donnait envie d’éclater de rire, tellement imposants et pourtant si vulnérables. L’alcool s’était logé sous son crâne et lui brûlait les joues d’une joie latente et inexplicable. Allons. Il ne devait pas perdre de vue ce pourquoi il était venu ici, on n’allait tout de même pas s’attarder.

Il jugea avec sagesse qu’il avait pourtant le temps d’une deuxième bouteille, objet qu’il pu extraire en un rien de temps de son sac. Il la teint en hauteur afin d’en admirer les reflets, fasciné par les mouvements du liquide dansant à l’intérieur.

La bouteille explosa en l’air, laissant Jamel profondément perplexe. Ce ne fut que quand il distingua à l’autre bout de la salle quatre carabiniers dont deux le mettaient en joue qu’il se sentit investi d’une peur panique, sentiment qui réussit à le remettre sur jambes et à lui intimer le besoin de courir. Quand il vit, à la suite d’un deuxième coup d’oeil, que les policiers avaient tous en haut de leur crâne la même masse noire que ses poursuivants quelques jours auparavant, la peur panique se mua en une profonde terreur qui doubla ses capacités à la course.

 

 

« Trop tard...»

La novice, essouflée par sa course, se plaqua contre un mur au creu d’une tâche d’ombre pour pouvoir observer la scène. Un groupe d’une dizaine de carabiniers, tous dominés par la légion, occupait la petite place en surveillant particulièrement la façade de la banque. Ils étaient positionnés selon une mosaïque qui leur permettait de garder à l’oeil l’ensemble de la place sans le moindre angle mort.

Rebecca était occupée ailleurs et ses deux camarades avaient reçu des instructions très claires sur les tâches qui leurs étaient assignées. La novice était seule, et ne pouvait attaquer la légion de front...

Elle se faufila dans une petite rue adjacente, d’où elle pouvait garder un oeil sur la place de la banque, sortit un fil d’argent et une aiguille et commença à s’affairer sur les ombres qui recouvraient la ruelle. 

 

    

 
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