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‘Il faut conserver les chevaliers dans l’illusion qu’ils n’appartiennent qu’à eux même. Et laisser ceux qui sont nos enfants courir vers le vide en riant avec innocence. Nous attendrons la chute de l’homme comme une évidence délicieuse’ Conclusion d’un rapport du XVII. sur la possession du chevalier Juan-Venise. « Des abrutis finis sous doués d’profession! Des p’tits dégénérés incapables ‘vec deux pieds gauches à la place des mains! Voilà tout c’que vous êtes !» Les policiers alignés soigneusement en rang rentrèrent la tête au chaud entre leurs deux épaules sous les cris que vomissait le dix-septième sans plus pouvoir s’arrêter. Ceux qui avaient poursuivi Jamel à travers les rues venaient de rentrer bredouilles, rajoutant un échec de plus à la colère de leur supérieur. Ils n’avaient d’ailleurs pas encore eu l’occasion d’aborder le sujet douloureux d’un tireur isolé qui avait abattu quatre d’entre eux… Le dix-septième se tenait face à eux comme une bête prête à bondir, les mains gantées agitées de spasmes nerveux. Il rajusta furieusement son costume et sa veste noire, fixant l’un après l’autre ses soldats à la recherche d’une victime. Les légionnaires distinguèrent une ombre qui se glissa avec souplesse dans le dos du dix-septième. Une ombre armée. Le temps de risquer une mort certaine en prenant la parole, le canon d’un fusil vint heurter par derrière le crâne du squelette. Poc. Le choc l’arrêta aussitôt. Il resta ainsi parfaitement immobile pendant de longues secondes, le canon du fusil collé contre l’arrière de son crâne. Puis un sourire léger apparut sur sa mâchoire, que vint décorer un cigare brûlant. « Vous savez quoi, mes pupuces? J’croyais que rien encore n’pourrait gâcher un peu plus cette soirée, vu l’étendue du désastre…» Son regard s’alluma brièvement. « Z’allez rire : j’me plantais en beauté. Ca pouvait être bien pire…» Il se pencha en avant vers les policiers, indifférent à l’arme dans son dos pointée sur son crâne, et plaça sa main en creux devant sa bouche comme pour révéler un secret, tout en prenant soin de parler d’une voix claire et assez forte : « Par exemple, en tombant nez à nez ‘vec un des plus gros fils de chienne espagnole qu’cette pauv’ terre n’ait jamais portée.» Il fit volte face sur les derniers mots et se redressa face à Juan dont le fusil avait conservé la direction du crâne de son ennemi. Le chevalier semblait possédé. Les muscles de son cou et de son visage s’étaient contractés à en déformer son visage et son regard s’était couvert d’un gel glacé. Il recula d’un pas devant le squelette, les mains crispées sur son arme, et cracha d’une voix blanche : « Salut dix-sept. Ce n’est pas un plaisir que de te retrouver ici. - Haaa, Juan, mon ami! J’suis rud’ment content d’te voir, tu sais, j’n’ai pas arrêté de penser à toi ces dernières années… - Je ne suis pas ton ami. - Tsst tsst… Tu n’comprends rien à rien, pas vrai? Toujours à jouer les durs à cuir… ». Le légionnaire sembla chercher ses mots dans le vide avant de reprendre : « En vérité, j’suis le meilleur ami qu’tu pourrais jamais rêver, j’te l’ disais déjà à l’époque mais tu n’as jamais su écouter les bonnes personnes, trop occupé à montrer les crocs. Allez, racontes à papa, tu d’viens quoi ces temps ci, mmmm? Toujours héros de poche, où tu t’es fais cadeau d’une fierté depuis l’temps ? - Toi, dis moi. Qu’est-ce que la légion fait à Venise ?» Le dix-septième lâcha un nuage de fumée en détaillant Juan du regard. Il jubilait et ne cherchait en rien à le cacher. Il posa une main gantée sur le canon du fusil et s’approcha du chevalier : « Hooo, à toi, j’peux bien l’dire, pas d’secret entre nous, pas vrai ? Et bien, si on est ici, c’t’avant toute chose une histoire de … navets ! Figures toi qu’la légion m’a renvoyé ici afin d’monter d’grandes plantations d’navets un peu partout dans la ville. J’te dis ça, bien sûr, sous l’sceau du secret, faut comprendre. C’est qu’c’est d’la reconversion en grand d’not’ part, un nouveau virage, qu’on pourrait appeler ça, mais les gens adorent ça, le navet, ils vont s’arracher not’ récolte et on va tous faire fortune qu’ça va être un miracle! » Le dix-septième pris un air de conspirateur et chuchota à l’oreille du chevalier : « T’es intéressé? Si ça t’tentes, on t’file une p’tite bêche, un p’tit rateau et tu t’joins à nous, ni vu ni connu. T’auras ta part de légumes comm’les autres.» Le coup de fusil frôla le crâne du squelette en emplissant la petite place du tonnerre né de la détonation. Juan était resté de marbre tout le long de la tirade du légionnaire, son regard planté dans les orbites vides de son ennemi, le doigt crispé sur la gâchette. C’était évidemment un tir de semonce, mais le visage de Juan s’était déformé en un rictus de fou, d’une folie qui sentait la mort. Il aligna de nouveau soigneusement le crâne du squelette dans sa ligne de visée, et lâcha d’une voix blanchâtre : « Je veux savoir ce que vous faîtes à Venise, dix-sept. Qui est le vivant que vous pourchassiez tout à l’heure ? Qu’est-ce que vous lui voulez ?» Le dix-septième lui tourna brutalement le dos et prit à partie les soldats qui étaient restés immobiles jusque là, désignant Juan du bras : « Vous voyez cet homme, mes pupuces ? Ca, c’est un fin limier ou j’m’y connais plus ! Pas l’genre à s’laisser embarquer par des légumes, l’garçon, oooh non! Tout droit dans ses bottes! Un coup d’flair et il a d’viné que les navets n’étaient qu’une couverture, moi, j’dis chapeau ! » Il se retourna ensuite vers le chevalier, arborant une grimace de défi : « J’répondrais bien à ta question mais c’est pas dis que ça te r’garde, mon joli. Pour faire dans la simplicité, l’vivant qu’on cherche à coincer a été jugé par les pontes comme une source chaotique et dangereuse. Et l’boulôt d’la légion, entres autres, est d’prendre en charge ce type de guignol qui t’plombe une réalité en moins d’deux. La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas là pour trop longtemps, si ça peut t’rassurer… » Le regard de Juan se perdit dans le vague tandis que le dix-septième se rapprochait un peu plus du visage du chevalier : « Et puisqu’on en cause, là, toi et moi, j’me disais qu’on vous d’menderait p’t’être un peu d’aide au passage… Un p’tit coup d’main en passant… mmm ? - C’est une plaisanterie ? - P’tet bien, ou p’tet pas. Ca vous a pas réussi d’jouer les clebards des Sœurs, la dernière fois. Sûr que Paul doit s’en souvenir à chaque fois qu’il passe devant un miroir, avec un trou à la place de l’oeil. Faire confiance aux jolis sourires des catins, ça s’fait une fois, comme bourde, pas deux ! Et tu dois commencer à saisir qu’c’est l’un ou l’autre, elles ou nous, pas d’aut’ choix possible. A moins qu’tu croies encore qu’les chevaliers puisse s’la jouer cavalier seul, mais si t’en es encore à gober d’aussi jolies chimères, moi, j’peux plus grand-chose pour toi. » Juan recula comme sous le coup d’une insulte. Il mâcha des insultes qui restèrent à l’état de pensées, fusillant le légionnaire du regard. Puis, d’une voix un peu plus calme : « Mais dis moi, pauvre diable, si la légion désire capturer cet homme, la loi vous interdit de l’assassiner aussi simplement, je me trompe? - Pas’que tu vas m’apprendre la loi, tant qu’t’y es? J’ai creusé des tombes à des p’tits prétentieux pour moins qu’ça, petio’. Pas m’laisser faire la l’çon par un fantôme à dix sous !» Le dix-septième s’était redressé sur cette dernière phrase, dévisageant Juan comme s’il s’était agit d’un insecte pénible qu’il s’apprêterait à écraser. L’air s’était considérablement alourdi, plaquant à terre la lumière de son poids et découpant dans l’obscurité deux silhouettes noires qui n’attendaient plus qu’une excuse pour se sauter à la gorge. Les secondes glissèrent une à une en silence, rapprochant l’instant où le monde se briserait en une charge entre Juan et le légionnaire. Des bruits de pas sonnèrent au loin, dessinant une promenade paresseuse qui venait dans leur direction. Juan n’osa pas lâcher son adversaire du regard tandis que l’intrus se rapprochait tranquillement en battant les pavés. Un visage blond se découpa dans un rayon de lumière blanche pour se fondre à nouveau dans l’obscurité. Arthur semblait émerger d’un rêve et contemplait avec curiosité le face à face entre Juan et celui qui devait être, selon ses suppositions, un légionnaire. Il n’eut pas un regard pour le groupe de policiers qui se tenait à distance, ramena le sabre qu’il traînait de la main gauche contre son corps et considéra longuement le squelette avant de conclure, d’une voix fatiguée par l’alcool : « Juan, juan… C’est moi qui suis vraiment trop ivre, ou on a arraché la chair du monsieur pour ne lui laisser que ses os ? C’est d’un laid, mais d’un laid…» La voix s’égara dans les brumes avant de s’affirmer à nouveau : « Ceux qui vous ont fait ça ne devaient vraiment pas vous aimer, vous savez. » L’arrivée d’Arthur avait brisé la tension qui s’était installée entre Juan et le dix-septième. Le légionnaire délaissa l’espagnol et s’approcha d’Arthur qu’il étudia avec soin, ressuscitant son cigare d’une nouvelle bouffée. Savourant la fumée âcre qui lui baignait la mâchoire, il se retourna finalement vers Juan : « Dis moi tout, Juan. Vous faîtes d’la sélection sévère pour les p’tits nouveaux qui vous r’joignent ? Pas d’offense, hein, vieille carne, juste qu’je me pose un peu la question, c’est à s’demander si vous n’prenez pas un soin malade à n’recruter que des glands en dev’nir dans vot’ cour. Pourtant pas les morts qui vous manquent, si ? » Juan avait baissé son arme et semblait avoir retrouvé un peu de calme. Un sourire lui échappa alors qu’il se tournait vers Arthur et, d’une voix grave et apaisée : « Arthur. La prochaine fois que tu t’envoles, tu me préviens avant. Et laisse moi te présenter une des plus belles ordures que compte la Légion dans ses rangs, une crapule formidable, j’ai nommé le dix-septième. Regarde et souviens toi, je ne veux pas que tu rates une occasion de nous débarrasser de cette maladie si elle t’est offerte…» Le dix-septième s’offrit une révérence sous le compliment, levant son chapeau avant de se redresser : « Arthur, ton p’tit nom, c’est ça ? Fais pas attentions aux médisances, cette p’tite chienne a la rancune tenace. Si jamais t’es fatigué d’jouer aux poupées avec les chevaliers, hésites pas à v’nir me passer l’bonjour. On r’crute souvent des idiots dans ton genre. » Puis se redressant et faisant signe à ses hommes de se préparer : « On s’recroisera p’têtre. Ou pas. Mais si jamais, évitez d’trainer dans mes pattes, ça m’rendrait malade d’flinguer un chevalier par erreur, la vérité, ça m’boulverserait la conscience à m’en filer des insomnies. » Juan ne répondit pas, dévisageant le dix-septième et sa troupe jusqu’à ce qu’ils aient disparu de la petite place par une ruelle au loin. Il ajusta ensuite son fusil sur son épaule et repartit en direction de la cour d’un pas pressé. Arthur le suivit en silence, enchaîné dans ses propres pensées. Au bout de la troisième tentative, Jamel parvint enfin à calmer les tremblements qui parcouraient ses mains et à se servir une goutte de whisky dans un gobelet en plastique. Il le vida d’un trait, à peine conscient d’un réchauffement au creux de son estomac, pour finalement tomber à la renverse et rester allongé, au beau milieu de sa cave, les yeux exorbités fixés sur le plafond, la poitrine encore agitée d’une respiration saccadée et frénétique. Il était incapable de se souvenir du chemin et des millions de détours qu’il avait emprunté pour rejoindre sa tanière. Il était en fait à peine convaincu de ce qu’il était enfin à l’abri et avait gagné le droit de se reposer. Ses sens étaient restés en éveil, à l’affût du moindre bruit qui signalerait l’arrivée des policiers et sonnerait le début d’une nouvelle fuite. « C’était un piège. Ils ont piégé Jamel.» Les mots avaient été crachés à bout de souffle et résonnaient encore entre les murs. Les yeux toujours grands ouverts, il se passa une main couverte d’écorchures sur le visage, comme pour s’assurer de ce qu’il était encore en vie. Il répéta encore d’une voix stupide : « Ils ont piégé Jamel…Ils veulent tuer Jamel ! Non. Pire… Le monstre veut dévorer l’âme de Jamel pour la mettre dans un pot. C’est sûr ! » Il revoyait des fragments de souvenirs dans lesquels le squelette gigantesque lui souriait de toute ses dents, entouré d’une armée de cafards… Il sentit sa respiration se brusquer à nouveau, il ne voulait pas se souvenir de cela et pourtant, il n’avait pas le choix. Car Jamel avait parfaitement oublié les mots exacts prononcés par le monstre, mais il avait tout de même réussi à conserver une idée claire avec lui : Le monstre le voulait lui, particulièrement. Le monstre voulait Jamel. D’un coup, se levant brusquement, le petit voleur commença à remuer sa cave, soulevant les tas de vêtements, déplaçant les restes de meubles, vérifiant derrière les tableaux. Il devait être sûr. Le monstre dressait des cafards pour le chasser. De petits cafards qui pouvaient être n’importe où… Il finit par réussir à se calmer tant bien que mal. Le monstre ignorait où il se cachait. Ils seraient déjà là, sinon. Il s’adossa contre un mur et ferma les yeux de longues secondes, laissant son corps s’apaiser contre le contact froid du mur en pierres. Il allait devoir faire très attention, il ne pourrait plus se permettre de sortir à l’improviste. Ils le chassaient, le monstre et les policiers. Et il ne voulait pas savoir ce qu’ils feraient de lui s’ils parvenaient à le capturer. Il n’avait vraiment pas envie de savoir ça. Il pourrait tenir quelques jours au fond de sa cave. Après, il devrait bien sortir. Et puis, il ne pouvait pas abandonner Anna. Ca, ce n’était juste pas possible. Les deux chevaliers marchaient l’un à côté de l’autre en direction de la cour, chacun perdu dans ses pensées et ainsi muré dans un silence parfait. Puis, un raclement de gorge, et Juan d’une voix distante : « Arthur ? - - Je n’aime pas l’idée que mes compagnons disparaissent dans mon dos quand j’ai besoin d’eux. Tu étais parti faire quoi ? - Rien, Juan. J’avais cru voir… quelque chose. Je me suis trompé.» Juan sembla accepter cette réponse avant de replonger dans ses pensées, continuant à avancer mécaniquement les yeux braqués sur le sol. Son fusil cognait régulièrement contre sa hanche sans qu’il y prête la moindre attention. De son côté, Arthur taillait ses pensées en forme de rébellion. La rencontre avec la sœur lui avait laissé beaucoup plus de questions que de réponses sur les bras et il se sentait perdu face à ce nouveau labyrinthe. Il n’avait pas non plus envie de faire confiance aux chevaliers, pas cette nuit. Il sentait qu’ils lui avaient caché quelque chose d’important à propos des sœurs. La réponse de Juan avait été trop évasive, elles détruisent des hommes jusqu’à les rendre fous… Ce qu’avait fait Maria avec lui. Elle lui avait tourné la tête et l’univers, à l’époque, s’était réduit jusqu’à plus ne contenir que les sourires, les regards et les caresses de Maria. Un long rêve agréable jusqu’à ce que ce monde là ne s’écroule et qu’il parte mourir à la guerre. S’il n’avait pas croisé l’autre Sœur tout à l’heure, et s’il n’avait pas ressenti avec certitude son lien avec Maria, il ne se serait jamais posé ces questions là… Des questions douloureuses, nourries de doutes et de méfiance. Peu à peu, ces pensées se glacèrent et laissèrent leur place à une haine froide et aiguisée. Maria. Si comme il le supposait, elle était une Sœur et s’était à l’époque amusée à ses dépends, cela signifiait qu’elle était encore vivante, quelque part, peut être même en train de l’observer et de se délecter de son errance. Le tout était de la retrouver. Il se perdit un temps en songes, à revivre la scène où il avait transpercé de son sabre la Sœur tout en remplaçant son visage par celui de Maria. C’était un rêve agréable. Et il ferait tout pour qu’il devienne réalité. Cela serait l’occasion de lui poser beaucoup de questions. Des questions sur le sens de sa vie, et surtout le sens de sa mort. Oui. Il lui trancherait le ventre et ils discuteraient ensuite longuement, sans omettre le moindre point de détail.
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