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‘Il est plus cruel que certaines vérités froides que sont des doutes impossibles à éclaircir, des questions éternellement sans réponses. A ce titre, au nom de ceux qui, de notre propre aveu, ont refusé de mourir se pose sans répit la question de la liberté de vie et de mort des chevaliers et avec elle la plus laide de nos peurs : Ne sommes nous, tout compte fait, que des damnés parmi les damnés ?’ Cahiers de Paul : De la damnation. Palais des Sœurs La mère contemplait depuis quelques éternités la sphère de cristal qui pendait à un fil d’argent, flottant dans le vide à quelques pas face à son trône. Les parois de la boule étaient parfaitement transparentes et laissaient contempler en son sein une araignée noire occupée à tisser une longue toile blanche. La toile paraissait normale à première vue, mais une étude plus minutieuse permettait de déceler de nombreuses irrégularités dans ses motifs, dispersées de part et d’autres de l’ouvrage. La sphère était en effet soumise à un lent mouvement de balancier, tellement lent qu’il en devenait presque imperceptible, mais suffisamment ample pour perturber l’animal dans son travail. La salle du trône était plongée dans une large obscurité, tranchée en de rares endroits par des fils de lumière qui baignaient leurs alentours d’une vive clarté. Les Sœurs qui gardaient le lieu se tenaient immobiles, pareilles à des statues, à surveiller inlassablement la chambre. Le sol, à la limite de la transparence, dévoilait les larges mouvements qui agitaient le palais, déplaçant continuellement ses pièces et ses couloirs en un bal silencieux. « Une danse se joue toujours à la première folie. Le premier pas est celui qui frappe le temps et qui dessine le mouvement que se disputeront ensuite les danseurs. Une cadence se découvre sur un sourire de trop, une hésitation frôlée, imperceptible. Nous savons voir dans une danse le dessin final, la grâce cachée qui guide tout le long du bal les gestes des danseurs.» Les mots avaient résonné dans toute la salle sans qu’ils ne soient destinés à personne. Les Sœurs étaient habituées à entendre leur mère, ses lèvres ne remuaient jamais mais sa voix parcourait tout l’espace, vibrant à l’unisson avec le cristal dont était construit le palais. La mère approcha son visage de la sphère et posa une caresse discrète sur son contour, comme pour saluer l’araignée toute entière occupée à sa toile. Un gloussement de rire parcourut l’air avant que la voix ne naisse à nouveau. « Quelle tristesse que notre éternel amant soit à ce point aveugle. Il est le partenaire de nos danses qui, sans jamais s’inquiéter de nos joies, voudrait pourtant tellement nous séduire. Un bien mauvais cavalier … » Les derniers accents de la voix s’étaient colorés d’une note de tristesse. Les yeux transparents de la Mère semblèrent se rétrécir, disparaissant un peu plus sous les cheveux blonds qui rayonnaient d’une lumière invisible. Ses doigts s’arrêtèrent en un mouvement incertain à hauteur de la bête prisonnière, toute entière à sa tâche. « Un bien mauvais cavalier indigne de notre amour. Indigne de nos sacrifices. Indigne de notre tristesse. Et pourtant… » Centre relatif de la légion. Les visages se déplacèrent vivement quand leur invité s’arrêta au milieu de la pièce. Ils se répartirent selon le dessin d’une large étoile dont l’intrus occupait le centre, et commencèrent à rayonner d’une lueur pâle sous les regards de quatre larves qui gardaient immobiles les extrémités de la salle. Un long sifflement naquit et emplit l’espace de tout son poids pendant de longues secondes. Puis, un premier craquement résonna à une extrémité de la pièce, rapidement rejoint par un second provenant d’un autre endroit. La silhouette qui venait de pénétrer à l’intérieur porta une main à son chapeau, comme pour maintenir celui-ci. De nouveaux craquements se firent entendre en divers lieux. Des fissures apparurent ici et là sur les parois circulaires de la pièce, dessinant de longues lézardes sur la surface noire qui grandissaient et accéléraient à vue d’œil, capturant la lumière monochrome qu’émettaient les visages. Le bruit monta crescendo jusqu’à son point d’orgue avant de s’arrêter net, plongeant la salle dans un silence parfait. Les murs éclatèrent en une infinité de fragments, volant de part et d’autre de la pièce en traçant dans l’air de larges arabesques blanches. L’espace se remplit de ces mouvements synchronisés, arrivant à saturation jusqu’à ne plus être qu’une masse blanche compacte dénuée de détails. Quand l’invité de ces lieux put enfin à nouveau discerner l’espace autour de lui, il vit que la salle avait pris la forme d’un large théâtre noir et blanc en forme de demi cercle. Les visages trônaient sur les gradins, le fixant de leurs regards vides tandis que lui était resté seul tout en bas au beau milieu de la scène. « C’est pour un p’tit procès qu’vous m’avez fait v’nir ici ? - Silence ! » Le dix-septième recula instinctivement d’un pas sous la voix claire d’un des visages qui se tenait plus en haut sur l’un des gradins. « Dix-sept. Il a été établi par vingt sept contre trois que vous avez échoué dans la mission qui vous a été confiée. Vous aviez ordre de capturer l’anomalie en un minimum de temps, et aviez été doté pour cette tâche d’une colonie entière. Or, vous avez non seulement échoué à capturer l’anomalie, mais avez de plus convoqué certaines forces qui vous sont alliées sans notre consentement, provoquant par là un déséquilibre supérieur. En rajoutant à votre incompétence une transgression claire des règles, vous avez impliqué la sainte légion dans une infraction à la loi qui dépasse le simple enjeu que nous vous avions confié. Le premier jugement du conseil des sages a donc été votre convocation pour traîtrise. -Rien qu’ça ? Là j’me sens gâté, mes maîtres, j’vous assure qu’c’est trop, j’serai presque gêné à en tortiller du derrière qu’ça f’rait mauvais genre d’vant une aussi jolie brochette.» La réplique du squelette laissa la place à un silence de mort. Après une éternité, un autre visage s’avança sur la gauche, fusillant le dix-septième du regard : « Vous semblez dominés par une volonté claire d’autodestruction pour répondre ainsi au conseil. Il se peut que nous soyons amenés à vous déclarer impur, ce qui se traduirait par la disparition immédiate de votre être et de votre histoire. Nous vous laissons maintenant une seule chance de vous défendre ! - A vot’service mon seigneur. - Dix-sept en accusation. Comment justifiez vous l’échec de votre capture sur l’anomalie que nous vous avions désigné ? - P’tet ben, mon seigneur, parc’que l’zouave en question est beaucoup plus qu’une simple anomalie. Beaucoup, beaucoup plus que ça… - Dix-sept : expliquez : - Selon vot’bon plaisir, mon maître. Déjà, j’vous rappelle que la p’tite fouine que vous m’avez chargé d’attraper était comme qui dirait orpheline, j’veux dire, elle provenait d’aucune des entités connues capables d’vous transpercer une réalité. Non non non. L’gars en question était en premier lieu un humain tout c’qu’il y a d’plus normal, prisonnier d’sa réalité et tout et tout. Vous vous en souv’nez, de ça, non ? - Dix-Sept : continuez : - Tant qu’on s’entend sur c’point, ça m’va. Maint’nant, j’lai vu à l’œuvre, l’anomalie en question, ça, et croyez moi qu’c’est tout sauf de la tarte… Et ça se duplique qu’vous en flinguez un, vous en choppez quat’ derrière vous qui s’enfuient à toutes jambes. Et ça vous traverse d’la pierre l’air de rien, hop ! Z’avez qu’à jeter un p’tit œil à c’qu’ont observé les larves et vous verrez bien, bordel! Ce zouave a les deux pattes en dehors d’la réalité, il joue avec l’espace sans même s’en rendre compte. V’z’appelez ça juste une ‘anomalie’ ?? » Le silence s’abattit de nouveau dans la salle. Mais c’était un silence différent, les visages avaient perdu un peu de leur lumière. Une voix parvint du fond de l’assemblée : « Dix-sept dit vrai. L’homme que nous chassons n’est le jouet d’aucune force connue. Son état actuel est de son propre fait. Et l’étendue des perturbations qu’il créé dépassent de très loin les limites habituelles d’une simple distorsion. L’homme joue avec la réalité même, il a creusé la toile d’un trou qui s’agrandit jour après jour. Il n’y a qu’une possibilité, mais elle est impossible. - Impossib’ mes fesses, ramassis de crétins ! » Dix-sept avait totalement perdu son sang froid et sa voix était maintenant emplie d’une rage non feinte : « C’est une foi ! Une foi, qu’est-ce qu’vous voulez qu’ce soit d’autre ? Oui, y’en a déjà eu une qu’est apparue trente ans avant dans la même ville, c’est p’tet pas un hasard, d’ailleurs, mais là, pas d’erreur. Alors, ‘vec tout mon respect, j’vous prie d’aller vous faire mettre sévère ‘vec votre p’tit tribunal à dix sous. J’ai pris des initiatives parc’que l’jeu en vaut vraiment la chandelle ! Et j’ai raté ma proie parce qu’avec une seule colonie sous la patte, j’pouvais pas arriver à grand-chose. La loi est bien claire si on veut mettre la main d’ssus. Une foi, bordel, c’qu’il y a d’plus précieux au monde et elle nous tend gentiment les mains pendant qu’vous, vous pourrissez peinards comme quoi c’t’impossible! » Le silence s’établit de nouveau. Alors que le dix-septième ré ajustait son costume et retrouvait une respiration plus calme, les voix s’élevèrent à nouveau : « A l’unanimité, le jugement de dix-sept est arrêté. Nous allons maintenant écouter le légionnaire et étudier l’opportunité qui s’offre à nous. » Alors que le lieu se fissurait à nouveau de part en part, le squelette s’offrit un cigare dont la fumée enveloppa le crâne d’une caresse chaude. Trois bouffées plus tard, la salle avait repris sa forme d’origine et les visages tournaient lentement autour de lui, attendant qu’il prenne la parole pour expliquer ses intentions. Palais des Sœurs Cela faisait quelques minutes que la Sœur se tenait devant elle, ses bras tendus qui présentaient un plateau en argent sur lequel reposait un miroir recouvert de poussière. Elle prenait soin de garder les yeux baissés au sol, attendant patiemment que sa Mère s’échappe de sa rêverie et remarque enfin sa présence. « Qu’est-ce que c’est ?» Les mots résonnèrent sous la chair de la Sœur qui baissa un peu plus les yeux et articula d’une voix faible : « Rebecca, ma mère. Elle demande audience. » La mère resta pensive un moment, une main perdue dans ses longs cheveux blonds, puis saisit de deux doigts le miroir qui lui était présenté et souffla légèrement dessus. La poussière s’envola et dévoila le visage de Rebecca : « Mes hommages, ma mère. - Bonjour Rebecca. Je suis contente de toi, l’araignée continue de tisser des motifs inutiles. Où en sommes nous de ce jeu ? - La légion a tenté de s’attaquer à notre proie. Je ne pense pas qu’ils se doutent encore de sa valeur, mais il est maintenant écrit qu’ils sauront tôt ou tard. - Quel officier ont-ils envoyés ? - Le dix-septième.» La nouvelle sembla surprendre la Mère dont les yeux transparents s’obscurcirent légèrement. Elle promena pensivement ses doigts le long de ses lèvres, perdue dans de vieux songes, avant de répondre : « C’est un choix surprenant, mais compréhensible pour la légion. Tu sais que je l’avais rencontré il y a trente ans de cela, quand nous nous étions battus pour la première foi qui était née à Venise. Cela n’avait pas été…désagréable, le dix-septième a vendu son âme mais il a conservé dans ses os le souvenir d’un certain romantisme. Il aurait presque pu être des nôtres, si sa vie avait été écrite différemment. Mais c’est aussi pour cela qu’il peut être dangereux, c’est un démon capricieux… - Des nôtres ? Mais comment - Silence Rebecca. Les mots gagnent leur sens avec le temps. - Il y a autre chose, ma mère. Une des novices qui surveillait notre proie a fait la rencontre d’un chevalier. - Le connaissons nous ? - Oui et non, mère. Ce n’est pas un des chevaliers de Venise que nous ayons déjà rencontré, mais il porterait notre marque. Et il a manqué la tuer.» La mère s’offrit un nouveau temps pour saisir ce que lui disait Rebecca. Ses yeux se troublèrent curieusement, et ses lèvres se tordirent comme sous le coup d’une très vieille douleur : « Les chevaliers. Ils nous ont servi il y a trente ans avec force et vaillance. J’aurais aimé que tu ne croises pas leur route aussi vite mais nous n’avons plus le choix. Nous ne pouvons pas permettre à ces enfants d’agir à leur guise, pas lorsque l’enjeu est une foi. Ils nous ont servi et nous serviront à nouveau, Venise nous a toujours été acquise de plein droit. - Bien ma mère. Nos danses avancent selon nos harmonies, la légion se réveillera trop tard et la foi ira décorer votre trône, je vous le promets sur mon âme. Nous avons le temps de notre proie à portée de songe, aussi. - Excellente initiative, ma fille. Cela nous servira sans doute plus vite que prévu. Tu demanderas à tes novices de veiller sur ses rêves et de commencer déjà à y tracer les esquisses des chemins que nous offrirons en pâture à son âme. Nous ne pouvons pas perdre de temps. - Nous agirons selon vos désirs, ma mère. - J’ai confiance en toi, Rebecca. Je m’occupe des chevaliers, prends soin de cette danse et chérie la de tout ton cœur, elle est à toi. » Quand le miroir se fut à nouveau voilé d’une couche de poussière, la Mère le laissa choir sur le plateau et fut soudain agitée d’un violent tremblement, provoquant la stupeur chez les Sœurs qui lui tenaient compagnie. Jamais encore on avait vu la Mère d’habitude immobile trembler ainsi. Sa voix remonta le long des piliers en un murmure plaintif. « Oh Vous qui vous moquez de nous, faîtes qu’Elle ne soit pas parmi eux. Qu’elle ait disparue, ou qu’elle soit enfin morte, mais par pitié pour vos filles, faîtes qu’Elle ne soit plus en compagnie des chevaliers. Par pitié. » Les Sœurs dévièrent leurs regards alors qu’une larme caressait la joue de la Mère et qu’un dernier murmure s’envolait dans la salle. « Par pitié…» Centre relatif de la légion « Dix-sept : Il a été décidé à l’unanimité d’accepter votre jugement. Que deux fois puissent apparaître au même lieu au même temps est une révolution et va nous forcer à reconsidérer à nouveau les saintes structures par lesquelles nous comprenons le monde, mais cela ne vous appartient pas. Le conseil voudrait connaître vos exigences pour l’exercice de votre mission.» Le squelette savoura longuement la tirade, entouré des visages des sages de la légion. Le cigare qui finissait de se consumer avait un goût délicieux de revanche face à ceux qui l’avaient condamné trente ans plus tôt. Un sourire carnassier. « ‘Vant tout’chose, j’tiens à signifer ma profonde gratitude au conseil, pour la confiance qu’il accepte de m’accorder. Quand à savoir c’dont j’vais p’têtre avoir besoin pour m’la jouer correctement, j’ai déjà une p’tite idée… - Le conseil vous écoute. - Il va falloir aller vite, vous imaginez… J’vais avoir besoin d’une dizaine d’colonies sous la main, histoire d’m’amuser un p’tit peu avec cette vieille putain de Venise… On va s’la défigurer en douceur, z’allez voir ça. Enfin, ça c’est pour tout’d’suite, mais vous d’vinez que si ça dégénère un peu, j’aurai p’têtre besoin d’avoir accès aux clés d’la ville. La question, pour l’instant, est d’savoir quand les Sœurs vont débouler dans l’tableau, sachant qu’ça va être un peu plus coton pour elle de nous pourrir la vie qu’la dernière fois… - Dix-sept : expliquez - Y a trente ans, elles avaient réussi à dresser les chevaliers cont’ not’ pomme mais c’coup ci, ils doivent l’avoir plutôt mauvaise à l’idée d’lécher à nouveau leurs basques, j’vous dis qu’ça. Peut être même qu’ils demandent qu’à découper d’la catin en tranches, vu l’prix qu’ils avaient payé à l’époque. Ho, j’parle pas d’une alliance, j’sais bien qu’les fous d’Venise sont par nature pas trop dans nos p’tits papiers, mais j’vous parie que si on leur sert les Sœurs sur un plateau, ils seront ravis du cadeau, vous verrez… »
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