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‘Une âme peut ne jamais se défaire des chaînes qui l’attachaient à d’autres âmes du temps de sa vie et ainsi, préférer une absence éternelle cachée au creux des ombres à la vilaine mort de l’oubli.’ Chant des soeurs. Cours des chevaliers de Venise Arthur contemplait ses mains se dissoudre dans ses songes et invoquer des formes curieusement féminines. Il lui semblait que les ombres dansaient selon un rythme secret, dessinant des esquisses qui restaient à peine visibles le temps de les deviner avant qu’elles ne se fondent à nouveau dans la nuit. La cours était plongée dans un noir défiguré par la lumière qu’émettaient les ruisseaux de la petite place. Paul et Enguerrand étaient toujours assis autour de la table de bois située dans un autre coin de la cours, devisant à voix basse depuis le départ de Juan. Arthur avait gardé de la nuit précédente une rancœur vivace vis-à-vis de ses nouveaux camarades. Les sœurs… Il était évident qu’il leurs était lié d’une manière intime, Maria, Maria était l’une d’entre elle. Le nom surgissait sans prévenir au détour d’une pensée, le replongeant dans cette haine glaciale à laquelle il s’était maintenant accoutumé. Il avait tenté par trois fois aujourd’hui d’aborder le sujet avec Paul. A chaque fois, le moine avait semblé ne pas vouloir répondre, évitant le sujet d’une manière évidente, repoussant les explications à un autre jour. Arthur réalisa que sa mâchoire s’était serrée en repensant à cela. Que Paul ne veuille pas en parler avec lui... Une rasade de whisky envoya son cerveau valser un court moment, lui permettant de respirer un peu plus librement. S’ils voulaient faire des secrets, libre à eux et grand bien leur fasse. Il se devait de savoir et tôt ou tard, il saurait. Alors qu’Arthur portait la fiole à ses lèvres pour une nouvelle gorgée, son corps se figea soudainement, ses muscles contractés à leur extrême limite. Il vit du coin de l’œil qu’Enguerrand et Paul s’étaient levés aussi, visiblement possédés par le même phénomène. Et finalement, il l’entendit. La plainte qui s’élevait et qui était maintenant parfaitement audible sonnait comme une déchirure effroyable. Elle semblait à la fois profondément humaine, triste, désespérée, et à la fois animale, pleine d’une fureur aveugle et sauvage. Quand elle eut atteint son apogée, Arthur sentit son corps se détendre. Enguerrand venait de se mettre en mouvement et avait accouru jusqu’à la grande porte. Il jeta un regard à l’extérieur et se tourna vers Paul pour lui adresser un hochement de tête. Alors qu’Arthur arrivait à hauteur de ses deux camarades devant la large porte de bois, il vit avec surprise que Paul, malgré sa morgue habituelle, était saisi d’une violente colère. Ses yeux exorbités s’étaient rougis d’une teinte de sang. « Préparez vous. ». Il cracha ses mots à Enguerrand et Arthur avant de faire signe à ce qu’on ouvre la porte. Arthur fut frappé d’étonnement devant les quatre êtres qui se tenaient dans la ruelle à quelques pas de l’entrée. Ils devaient mesurer plus de deux mètres de haut. Leurs corps, parfaitement noirs et lisses, paraissaient n’être composés que d’une matière huileuse et très souple. Chacun arborait au niveau de sa tête un masque blanc percé de deux fentes sans qu’on ne puisse distinguer le moindre visage au dessous. La plainte se tut aussi lentement qu’elle s’était élevée. Arthur crût y distinguer des mots sans réussir à en percevoir le sens. Quand elle se tût, Paul s’avança et cracha d’une voix sèche : « Selon la dernière loi de Venise, les Absents sont interdit de paraître à la surface sous peine de destruction immédiate par l’autorité reconnue par la loi, les chevaliers de la ville. Retournez dans vos caves si vous voulez conserver cette existence. - … Nous avons demandé audience… …audience officielle… quelle manière vulgaire… un mauvais accueil… » La voix sourde et irrégulière qui venait de répondre à Paul s’était élevée depuis le sol jusqu’à emplir toute la ruelle. Elle donnait l’impression de s’exprimer avec une profonde difficulté, comme si chaque mot avait été obtenu au prix d’une lutte. Paul ne répondit pas tout de suite. Il détailla d’un regard haineux chacun des être avant de lâcher : « Je vous écoute. Soumettez moi votre requête et partez. - …Pas de requête… …nous n’avons… …Nous n’avons pas de requête pour vous… …Nous respectons la loi… …Nous sommes dehors, maintenant… …Nous venons saluer les chevaliers… …Nous sommes heureux de vous revoir… …Des frères…» Au dernier mot, Paul bondit sans prévenir, une hache gigantesque et brillante à la main. Il s’arrêta net alors qu’il était sur le point de frapper et recula de quelques pas, le visage rougi par la rage. Arthur distingua brièvement ce qui avait détourné le moine. Un bras humain s’échappait du corps de l’être, agité de tremblements. Un visage de femme endormie émergea un court instant. Puis, plus rien. Enguerrand croisa le regard d’Arthur et se rapprocha de lui : « Les absents. Ce sont des parasites qui s’attaquent à ceux qui ont perdu un être cher, en venant les hanter sous le visage du défunt. Une famille de fantômes qui ont perdu tout honneur et vivent de la mélancolie des vivants. La dernière loi de Venise leur interdit strictement de sortir des caves, ce qu’ils ne nous ont jamais pardonné. Mais c’est stupide. Ceux qui ne respectent pas la loi courent vers leur destruction. Même un chevalier n’aurait aucune chance de survie.» Paul se tenait droit à deux pas du premier absent. La hache qui était apparue dans sa main était posée sur le sol : « Comment ont-elles pu oser vous demander de sortir ? - …elles… …Nos maîtresses… …Vos maîtresses… - Nous ne sommes pas leurs chiens! Et quand il sera dit qu’elles vous ont demandé d’enfreindre la loi, nous verrons… - …Paul le frère de Saint Christophe n’a jamais appris… …Bientôt, nous occuperons les rues de la ville… …Et vous serez prisonniers à votre tour des caves… …Elles vous détruiront comme un jouet… …comme un jouet usé et fragile… …Paul, le frère de Saint Christophe écrira ses mémoires sans lumière… …Ha… » Paul paraissait partagé, visiblement déstabilisé par l’assurance du monstre qui lui faisait face. Arthur posa la main sur son sabre, se préparant au pire, quand la voix de Juan trancha la nuit : « Ils ont le droit d’être là, Paul. Même si à moi aussi, ça me fait mal au cœur de voir ces sangsues à l’air libre. Mais beaucoup de choses ont changé. Il faut que nous parlions. » Quelques minutes plus tard, alors que les Absents s’étaient retirés non sans une dernière moquerie, Juan donnait aux chevaliers l’exposé de ses découvertes, laissant Paul et Enguerrand dans un état proche de la stupéfaction. « Tu es sûr de toi, Juan ? - Oui, Paul, je suis sûr. Venise abrite à nouveau une foi, en la personne du petit lapin qui nous déjà filé trois fois entre les doigts. Tout devient évident maintenant, la légion qui parcours la ville et les sœurs qui réveillent les Absents… - Ca va être une guerre sans pitié… Et les absents espèrent donc prendre notre place avec la bénédiction des Sœurs. Une foi…» Paul goûta un temps ces mots avant de continuer d’une voix rêveuse : « Je ne pensais pas en rencontrer une deuxième de toute ma mort, comme quoi… Dieu s’amuse avec nous. » Enguerrand attendit quelques secondes avant de demander : « La vraie question, Paul, c’est de savoir ce que nous allons faire. - Ce que nous allons faire ?» Paul leva les yeux vers le ciel et s’offrit un sourire teinté d’ironie et de mélancolie : « Ce que nous allons faire, mon ami? Nous l’avions oublié, non, je l’avais oublié, mais nous sommes les enfants du hasard. Nous allons donc jouer cette partie avec nos propres dés. » A l’intérieur de la cours, les éclats bleutés de la fontaine dansaient le long des murs et des piliers, traçant des arcs et des arabesques d’azur à travers l’espace. « Nous allons jouer cette partie avec nos propres caprices.» Le sourire de Paul était devenu parfaitement sincère. Un sourire de gamin frondeur débordant d’impertinence. Un songe de Jamel La cave qui servait de tanière au petit voleur était plongée dans le vide alors que dormait son occupant. Son rêve se projetait sur les murs et les plafonds autour de lui, trahissant les chemins et les détours que parcourait sa conscience. Perdu au cœur du songe qui lui revenait à chaque fois qu’il fermait les yeux, Jamel courrait, éternellement poursuivi d’une menace invisible. Il dérapait, se cognait contre des murs qui apparaissaient sans prévenir, chutait et se relevait aussitôt, toujours prisonnier de cette course qu’il connaissait maintenant jusqu’au bout du cœur. « Pour chaque pas, il faut dessiner une empreinte…» Jamel sentit son corps se compresser alors qu’il reconnaissait l’endroit dans lequel il se trouvait. Il savait maintenant d’instinct que ce couloir était un cul de sac, le piège dans lequel il se ferait dévorer. Il s’enfonça à l’intérieur tout en se préparant au mur qui lui barrerait la route. « Pour chaque larme, il faut briser un espoir…» Coincé. Jamel se plaqua contre le mur, faisant face à l’obscurité de laquelle provenaient des bruits atroces. Il ferma les yeux, attendant que les crocs de son poursuivant s’enfoncent dans sa chair. « Et qu’il ne reste rien. Rien d’autre que notre voix.» Une caresse chaude contre sa main. Jamel ouvrit les yeux et, lâchant une exclamation de surprise depuis les tréfonds de son rêve, vit une femme très belle, vêtue d’une simple robe blanche, qui lui tenait la main et lui adressait un sourire plein de tendresse. Le petit voleur serra la main en retour. Sa peur avait disparu. Il comprit que la femme qui se tenait là allait l’aider à s’échapper, qu’il pouvait lui faire confiance aveuglement. Il la suivit alors qu’elle passait une porte qui n’était pas là auparavant, s’enfonçant dans une chaleur douce et agréable. Une silhouette se détacha dans la lumière. La main de la femme se crispa soudainement alors que Jamel reconnaissait l’homme qui venait à leur rencontre. C’était, comment s’appelait il déjà ? Juan. C’était son nom. Il paraissait un peu surpris de se trouver là et s’avançait d’un pas hésitant en direction de Jamel. « Comment ? » Rebecca, prise d’un violent coup de colère, jeta l’horloge à l’autre bout du grenier à la surprise des novices qui reculèrent sous la surprise. La Sœur tremblait : « Comment ? Comment est-ce seulement possible ? Ce rêve est à nous ! Ce chien de chevalier n’a rien à faire à là, rien! » Jamel se réveilla brusquement, incapable de se souvenir de quoi que ce soit. Il contempla d’un œil vide les butins de ses vols autour de lui avant de s’allonger à nouveau, les yeux grands ouverts. Rebecca était restée immobile ces dernières minutes, murée dans un silence inquiétant. Ses yeux noirs brillaient d’une lueur mauvaise, émanant des menaces et des malédictions qui ne dépassaient pas ses lèvres. Les trois novices, elles, s’étaient agenouillées à quelques pas de la Sœur, attendant dans un silence parfait que celle-ci se manifeste. « Est-ce le même chevalier que celui que tu avais rencontré, ma fille ? - Non, Sœur Rebecca. Le chevalier que j’ai rencontré portait notre marque, tandis que celui-ci… - Celui-ci est marqué par la légion… Je ne m’attendais vraiment pas à cette intrusion. Notre mère m’a promis que les chevaliers de Venise nous serviraient… » Rebecca laissa cette dernière phrase s’évanouir. Elle réfléchit longuement avant de reprendre, d’une voix plus douce : « Nous ne pouvons pas ignorer cette menace… Le chevalier que tu as rencontré… Il était habillé d’un uniforme militaire, tu m’as dit. Un uniforme français d’autrefois… Montre le moi.» La novice qu’avait rencontré Arthur s’empressa d’amener un miroir devant sa maîtresse. L’image d’Arthur en uniforme, le sabre à la main, y était visible. Rebecca le contempla longuement, suivant du doigt les traits de son habit, puis : « Ces vêtements… Un soldat de la première guerre, et appartenant à ce monde, qui plus est… Un jeune homme marqué par l’une des nôtres à cette époque… J’ai été Novice à l’époque, c’était à Paris…» Un sourire naquit au coin des lèvres de la Sœur. Un sourire qui s’amplifia, teinté d’une cruauté évidente : « Et il porte notre marque. Sainte mère! Je sais qui il est, Sainte Mère, c’est parfait... Et quel hasard… Dire qu’elle ne sait même pas qu’il est devenu l’un des chevaliers de cette ville. Ha ! » Rebecca explosa d’un rire malsain, lourd de sous-entendus. Elle hoquetait de joie incrédule, prise d’une surprise non feinte. Quand elle se fut calmée, elle fit signe à l’une des novices de s’approcher : « Ma fille, je vais te confier un message pour le palais, à destination de notre bien aimée Sœur Maria …» Venise, commissariat. Sur le toit le plus élevé du commissariat de Venise, seul entouré des vapeurs de la nuit, le dix-septième mâchait paisiblement la fumée de son cigare, s’amusant à donner des formes aux nuages qui s’échappaient de sa mâchoire. La plupart figuraient des insectes qui gardaient quelques secondes leur apparence avant de se noyer dans l’encre noire de la nuit. D’autres, plus rarement, prenaient des formes humaines reconnaissables, figurant dans des pantomimes grotesques Juan, Jamel ou parfois le légionnaire lui-même. Au bout d’un temps, le dix-septième interrompit ses jeux de nuées et détourna son regard vers le sol. Un cafard venait d’atteindre le toit et agitait ses antennes en direction de son maître, qui en réaction s’approcha de lui et le laissa grimper en haut de son chapeau. « Salut ma jolie, m’fait bien plaisir d’te voir. Et ce soir, c’est l’grand soir pour tes copines, mmmm ? Faut r’connaître qu’elles ont bien bossé, les filles, j’pensais pas qu’on s’rait prêt aussi tôt. D’mon côté, j’ai eu les passe-droit d’la légion, on va pouvoir travailler correctement qu’ça va en être une p’tite jouissance. Toutes tes copines sont à leur place, on peut y aller ?» L’insecte effectua une petite ronde qui causa chez le légionnaire un grognement de plaisir : « Et bien on est parti. Accroche toi ma chérie. » Le dix-septième leva une main et parcouru un temps l’espace au dessus de lui. Après quelques mouvements hasardeux, il s’arrêta finalement, resserrant son poing ganté sur un fil invisible. Portant l’autre main à sa chapeau, il se hissa brutalement dans un énorme fracas métallique et décolla à l’horizontale pour se retrouver quelques secondes plus tard à se balancer, accroché dans le ciel à hauteur des nuages. Le cafard resta agrippé à son chapeau pendant que le légionnaire laissait s’échapper un éclat de joie, criant pour couvrir le vent qui traversait le ciel : « On est pas bien là haut, ma puce ? J’t’avais bien dit qu’en f’sant comprendre aux crânes d’œufs qu’il y avait un vrai magot en jeu, ils nous lâcheraient d’quoi nous amuser un peu…» Le squelette resta ainsi un certain moment à contempler la ville de Venise qu’il pouvait englober du regard, sa main toujours accrochée au fil invisible qui le maintenait dans les cieux. Il s’alluma un cigare de sa main libre, laissa la fumée se mêler aux nuages avant de reprendre à l’adresse du cafard : « Bon, musique, maestro !» Dans les rues de Venise, chaque cafard qui s’était établi dans les rues et les immeubles de la ville se mit en mouvement pour rejoindre l’air libre. De longues processions se formèrent et montèrent ainsi depuis tous les magasins qu’avaient visité les carabiniers le jour même, rejoignant les rues et les toits aux alentours de leur lieu d’affectation. Quand tous les insectes furent en place, certains d’entre eux commencèrent à émettre de la lumière, selon la fréquence à laquelle Jamel avait ces derniers jours approché le lieu qu’ils occupaient. Les cafards qui résidaient en des quartiers où le petit voleur n’avait jamais mis les pieds restèrent opaques, tandis que d’autres, postés là où leur proie passait assez souvent, rayonnèrent d’une forte lumière blanche. Depuis son poste d’observation, coincé entre deux nuages, le dix-septième put donc admirer la ville se couvrir de lueurs, dessinant au fur et à mesure des symboles curieux à travers les rues et les canaux de Venise. Suivant les lieux que Jamel avaient parcouru ces derniers jours, des cercles apparurent dans certains quartiers, des motifs plus complexes dans d’autres endroits de la cité. Le légionnaire reporta son attention sur un bâtiment de la ville qui brillait de milles feux, largement plus visible que le reste de la ville, sur lequel se rejoignaient de nombreuses arabesques blanches. Un rire osseux s’échappa de sa mâchoire tandis qu’il prenait l’insecte qui l’accompagnait à témoin : « L’hosto de la ville, donc! C’est là qu’not’proie a ses p’tites habitudes, on dirait. Tu pourras transmett’ toutes mes félicitations aux filles, c’est du beau travail qui va direct nous r’mettre l’pied à l’étrier. Allez, accroche toi, on r’descend.» Le dix-septième ouvrit la main qui le maintenait dans les airs et se laissa retomber à toute vitesse, laissant l’écho d’un rire atroce se perdre dans le sillage de sa chute. Venise, cours des chevaliers Le départ des Absents avait été suivi d’une discussion très agitée entre Juan, Paul et Enguerrand, suite aux nouvelles qu’avait rapportées l’espagnol de sa rencontre avec Jamel. Arthur, lui, s’était tenu à l’écart, mesurant la nuit qui s’écoulait à coups de gorgées d’un vieux rhum qui claquait contre sa langue et le gardait réchauffé. L’ancien lieutenant avait fini par comprendre que la petite fiole qui l’accompagnait partout était capable de lui offrir n’importe quel type d’alcool pour peu qu’il en ressente l’envie. Fatigué de sa petite errance, Arthur partit rejoindre Enguerrand d’une démarche hésitante, alors que ce dernier s’était éloigné des autres chevaliers, visiblement plongé dans une profonde réflexion : « Enguerrand ? - Oui, Arthur ? - Dis moi… Si-si j’ai bien compris, r-rien ne sera plus jamais… plus jamais comme avant à cause de la foi et c’est vraiment incroyable qu’il y ait une nouvelle foi dans Venise et vraiment, vraiment…» La voix du chevalier s’égara un temps dans des brumes alcoolisées : « vraiment, une foi, quelle surprise, non, mais moi aussi, ça m’a fait un choc. Juste, j’avais une question que tu-tu vas.. tu vas trouver ça un peu stu-stupide, mais de toi à moi, Enguerrand, juste entre nous, tu ne voudrais pas me dire ce que c’est qu… qu’une foi ? » Le vieux chevalier jeta un regard surpris à Arthur avant de s’enquérir : « Personne ne t’a dit ce que c’était ? - Bah… bah non, après, moi, com-comme je suis un peu nouveau, je veux p-pas vous déranger, mais là, j’commence à me dire, j’commence à me dire… » Arthur resta un temps les yeux levé au ciel en se demandant ce qu’il pouvait bien commencer à se dire, avant que son visage ne s’éclaircisse d’une soudaine illumination : « Oui ! Je commence à me dire qu’il faudrait que je me mette au goût du jour. Pas vrai ?» Enguerrand resta un temps interdit devant le sourire alcoolisé de son camarade, avant de l’entraîner dans un coin : « C’était du devoir de Juan que de t’apprendre cela, je peux te présenter nos excuses… Et moi qui m’irritais de te voir rester dans ton coin alors qu’une foi vient d’apparaître… On ne peut pas faire confiance à Juan pour les choses sérieuses, il est beaucoup trop jeune, je le disais à Paul il y a quelques années… Mort il n’y a pas même cent ans… Enfin. Là, nous serons bien.» Les chevaliers étaient arrivés dans un coin de la cours où se trouvaient quelques chaises. Arthur s’assit avec quelques difficultés, puis attendit que son aîné ne prenne la parole : « Nous autres, chevaliers, sommes ceux qui ont refusé de mourir. Cela, tu le sais. Tu sais aussi que nous ne sommes pas les seuls fantômes à traîner encore dans ce monde – tu as pu toi-même voir par exemple les Absents – et, bien sûr, ne sommes pas les seuls êtres à agir à la frontière du monde des vivants. Mais nous sommes tous soumis à la loi qui régit pour chacun, Légion et Sœurs compris, ce que nous avons le droit de faire et ce qui nous est interdit. Ceux qui enfreignent la loi le paient souvent par la disparition de leur être ainsi que de leur histoire, encore qu’il existe des punitions plus cruelles… » Le vieux chevalier laissa ses mots reposer le temps de s’assurer de ce qu’Arthur l’écoutait, avant de reprendre de cette même voix grave et traînante : « La loi, donc, qui dirige ce monde et permet qu’il suive la route que lui a tracé Dieu. Mais il existe quelque chose qui transcende entièrement la loi, quelque chose qui a aux yeux de tous possède une valeur incroyable.- la fameuse foi ? - La foi, en effet. Car ce monde, celui dans lequel nous avons vécu et sommes morts, n’est pas aussi vrai que l’on pourrait le vouloir. Paul m’a dit un jour qu’il en existait des centaines, des milliers peut être. Pour lui, ce monde est un songe de Dieu, un rêve dans lequel nous nous débattons et que les vivants traversent aveuglement toute leur vie. Certains des mortels s’attachent à ce rêve dans leur mort et deviennent des chevaliers, brisant la route divine qui leur était établi. Et, plus rarement, il peut arriver un miracle. Un évènement incompréhensible et imprévisible qui ne peut naître que de la vie et qui bouleverse l’ordre de la loi, ce que nous appelons une foi. Nous l’appelons ainsi car elle ne peut apparaître que par l’intermédiaire d’un vivant qui a réussi, prisonnier de sa vie, à dépasser sa propre existence. L’acte de foi est un acte de passion pure, de sacrifice. Et quand une foi apparaît quelque part, la loi perd beaucoup de sa force. Sœur et Légion sont obligés de respecter un rituel précis pour s’emparer de ce joyau, ce qui les empêche par ailleurs de tout détruire au cours de l’affrontement. Mais aux yeux de tous, une foi est le joyau le plus précieux que l’on puisse désirer, elle justifie tous les combats et tous les sacrifices. Je ne saurais pas te dire exactement ce qu’elle rend possible, c’est la deuxième fois depuis ma mort que je suis confronté à ce miracle, mais j’ai cru comprendre que l’on pouvait écrire de nouvelles lois avec, ou d’autres choses encore inconcevables pour nous. Tu connais Paul, tu sais qu’il est impossible de lui arracher quelque chose quand il ne veut pas parler, et je croie qu’il est le seul ici qui pourrait vraiment répondre à cette question… Il a juste bien voulu me confier un jour que la foi est l’apparition de la marque de Dieu chez un mortel, le réveil de cette parcelle immortelle que chaque homme garde caché au fond de son cœur.» Arthur avait tant bien que mal gardé un air sérieux tout le long de la tirade de son aîné. Alors qu’il s’apprêtait à répondre sur un ton ironique, Paul les appela tous les deux. Il était entouré de plusieurs chevaliers qu’Arthur avait à peine croisés depuis son réveil et semblait en grandes préparations. Quand Enguerrand et lui se furent rapproché, Paul engloba d’un regard froid l’ensemble des chevaliers et commença d’une voix solennelle : « Mes amis. Nous savons maintenant ce qui se joue dans Venise, et nous avons il y a trente ans pu goûter la bonté des sœurs par nos souffrances. Dieu nous a nommé fils du hasard et je vous le dit cette nuit : nous ne servirons plus aucun maître qui ne soit pas digne de nous.» La petite assemblée qui s’était regroupée autour du moine approuva gravement. « Je vais devoir partir en voyage pour quelques jours afin de regagner notre liberté. Pendant ce temps, Enguerrand sera ma voix et mes yeux. A vous de l’accompagner dans ce combat en attendant mon retour. Je veux que vous frappiez à toutes les portes de nos camarades et que vous réveilliez tous ceux qui le veulent, car nous aurons besoin de tous si nous voulons lutter au nom de Venise contre les Sœurs et la Légion. L’histoire est écrite selon la volonté de Dieu. Aussi, je ne peux vous promettre une victoire sans mentir. Je ne peux vous promettre que la foi décorera notre cours à l’issue des affrontements qui s’approchent. Mais je peux vous promettre que pour ce combat, nous n’agirons que selon nos rires et nos caprices, et garderons jusqu’à la fin notre honneur et notre fierté. Dieux nous aime ainsi et ce n’est que dans ce chemin qu’il nous récompensera. Vous êtes ceux qui ont refusé de mourir pour le goût de ce monde. Vous êtes ceux qui gardent la ville, ceux qui savent la valeur de ce qui ne se prononce pas. Tous ceux qui viennent perturber ce songe sont nos ennemis et nous les traiterons comme tel !» La petite assemblée s’était, sous les mots de Paul, peu à peu gonflée d’une importance et d’un sacré qui avait même gagné Arthur. Il sentait l’importance de ces mots et leur vérité, comme il avait ressentit auparavant la justesse des paroles de Juan. Aussi se redressa-t-il inconsciemment, gagné par ce sentiment de camaraderie, et il approuva du bout des lèvres à l’unisson des autres chevaliers le discours du moine. Enguerrand s’avança d’un pas : « Es tu sûr de vouloir partir seul, Paul ? » Le moine sourit mélancoliquement tout en détournant le regard vers un recoin sombre de la cours où Arthur distingua Vladimir, le chevalier muet qu’il avait croisé tantôt. Enguerrand le vit aussi et approuva lentement : « J’aurais aimé venir avec vous, Paul. - Tu sais que tu dois rester ici, mais je te promets que nous leur rappellerons ton nom. » Hôpital de Venise L’aube s’annonçait doucement, s’infiltrant peu à peu dans l’imposant hôpital de la ville qui vibrait d’une agitation ralentie. Des infirmières parcouraient sans se presser les longs couloirs qui traversaient le bâtiment, quelques malades veillaient l’aurore d’un regard fatigué tandis que de rares médecins achevaient leur nuit avant de rentrer chez eux. Une troupe d’une dizaine de carabiniers menée par le commissaire Moutardi passa d’un pas pressé l’entrée de l’hôpital sans un regard ni un mot. Ils s’engouffrèrent dans les couloirs et commencèrent à parcourir les différentes salles qui s’offraient à eux. Le dix-septième chantonnait sans en avoir conscience alors qu’il poussait violemment les portes les unes après les autres, parcourant du regard les infirmiers et les malades qu’il croisait dans sa route. Un médecin tenta de s’interposer et fut violemment plaqué contre un mur par un des légionnaires, puis relâché après que son commissaire lui eut adressé un signe négatif de la tête. Rendu au troisième étage, le dix-septième lâcha un soupire de satisfaction et s’offrit un cigare. Il y avait beaucoup plus de cafards à cet étage là. Les occupants ignoraient complètement ces adorables petites bêtes, incapables de les voir. La petite troupe accéléra sa course jusqu’à ce qu’elle s’arrête devant un médecin qui leur tournait le dos et sur le corps duquel on pouvait compter une bonne vingtaine d’insectes noirs. Une main froide sur son épaule. Il se retourna pour tomber nez à nez avec un homme moustachu entouré de policiers qui le cernaient de regards vides. La voix pénétra son corps, lui interdisant de ne pas répondre : « Vous êtes ? - Je suis le… le docteur Hernani… Je… Je peux vous être utile ?» La réponse déclancha un sourire inhumain sur le visage de son interlocuteur. Le docteur eut un temps l’impression d’une image de crâne humain qui se détachait en filigrane avant de se ressaisir. Il était fatigué. Cela ne devait pas être grand-chose de grave. Une affaire de routine, sûrement. Un nuage de fumée. « Ho qu’j’aime ça… D’une obligeance qu’ça impose le respect ! Et j’pense bien qu’vous pouvez nous être utile, j’pense bien… On va aller en causer un peu au calme, tous les deux, z’avez bien un bureau ou quel’qu’chose qui s’en rapproche ?» Le docteur Hernani commença à prendre la direction de son bureau particulier, suivi de l’homme moustachu qui ne s’était pas présenté. Son esprit flottait un peu, il devrait se reprendre, il aurait juré avoir distingué des formes noires en haut du crâne des carabiniers qui accompagnaient son visiteur. Il frissonna en pressant le pas.
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